» Mais ses soldats ne parlèrent point. Il se retourna, et ne vit personne. Il n’y avait plus de soldats ; tous étaient morts. Il ne voulut point se laisser dompter, il cria : « J’achèterai des hommes ! J’en ai déjà acheté, aux pays des Roums ! » Donc, il ouvrit ses coffres, mais ils étaient vides. Tout l’or en avait coulé, à travers les espaces.

… « Nous, nous ne trouvons pas que le pays soit mauvais. Il y a des rennes, il y a des phoques, et même des bouleaux nains pour faire du feu. Les marchands y viennent, l’été : des marchands du pays des Rouss, et des Chinois. Et lui ne pouvait plus retourner sur ses pas. Il resta.

» Le chef de notre tribu l’adopta, parce qu’il continuait de dire des choses altières, et faisait des gestes aux étoiles. Et il épousa une fille d’entre nos filles. Il lui posa la main sur l’épaule, et parla : « Tu seras impératrice ! » Elle fut donc impératrice, elle engendra une lignée, je suis son descendant, et empereur. Mais elle lui fut soumise, ainsi qu’il se doit, accommoda ses vêtements de peau, les assouplit avec de la graisse. On conte que par instants il soupirait, comme étonné. Cependant il s’habitua à boire de l’huile de poisson.

» En veux-tu ?… »

LE DÉPART

A Paris vous lisez les journaux. A Paris il y a des gens de toutes les opinions, de toutes les passions ; et tous ont de l’imagination, tous ont de la littérature, du moins par contact. C’est un milieu très ardent, très spécial, très intellectuel, parfois faussement intellectuel ; mais je voudrais dire, avec les mots les plus simples, sans éloquence, et sans phrases, sèchement même, comme si j’écrivais un rapport pour un chef qu’il ne faut point tromper, de quelle manière un petit village de France a reçu cette nouvelle : demain peut-être la guerre aura éclaté.

Ce village n’est pas tout à fait à dix lieues de Paris ; il semblerait cependant qu’il en soit séparé par des distances sociales et morales infinies. Aucun chemin de fer n’y passe, ni même un de ces tramways, une de ces « charrettes » d’intérêt local dont le réseau sillonne aujourd’hui toute la France. Depuis deux ans seulement un autobus, qui peut contenir exactement dix personnes, quitte quatre fois par jour la place de l’Église pour gagner la gare la plus proche, à deux lieues de là. Même, quand je dis que c’est un village, je crains d’exagérer : il est formé par le groupement artificiel et administratif de quatre ou cinq hameaux parfaitement distincts et dont la plupart possèdent leur chapelle, le tout couvrant la vaste superficie de 5.000 hectares entrecoupés de massifs boisés et de vergers. Non loin de là les habitants d’une autre bourgade portent encore le titre de « seigneurs », et leurs femmes celui de « dames », qu’on leur donne fort sérieusement. C’est qu’ils vivent sur un ancien « franc-alleu » dont les cultivateurs furent toujours reconnus par les rois de France comme libres propriétaires et « co-seigneurs » du territoire.

Peu de routes. Les agents voyers du département, les ingénieurs des ponts et chaussées semblent avoir ignoré ce pays. Sur un espace de vingt-cinq kilomètres carrés, on ne rencontre guère que des « chemins de terre », des pistes où les charrois ont laissé de profondes ornières ; leur réseau est presque inextricable — et plus loin, comme un mur qui s’écroule, c’est la cime houleuse et indéterminée d’un grand bois.

Ces gens vivent donc repliés sur eux-mêmes, n’ayant aucune communication avec une grande ville — il n’y en a point dans leurs entours — et quand ils vont à Paris, y arrivant la nuit pour porter un chargement aux Halles et repartant dès l’aube. Riches toutefois beaucoup plus qu’on ne saurait se l’imaginer. La culture des fruits, dont ils ont fait quelque chose comme un des beaux-arts, leur procure de bons revenus. L’année dernière le mauvais temps ayant fait manquer la récolte, ils se sont plaints d’avoir manqué à gagner trois millions de francs. Ils sont 1.500 habitants : c’est donc 2.000 francs par personne que leur rapporte annuellement leur industrie. Jugez de ce que cela peut faire par famille, d’autant plus que les familles sont assez nombreuses : il faut à tout pépiniériste une main d’œuvre assez considérable et de plus, expérimentée, il la trouve dans ses enfants. Qu’on me permette de le dire : c’est un phénomène que j’avais déjà noté voici dix ans, dans un vieil article de la Revue de Paris. C’est pourquoi sans doute on persiste à qualifier l’auteur d’humoriste.

Par ailleurs, ressemblant tous pour la plupart au reste du peuple souverain, prodigieusement terre-à-terre et sans autre souci politique apparent que leurs intérêts immédiats. Leur député est pour eux leur commissionnaire : s’il leur fait obtenir une conduite d’eau et une adduction d’électricité, il sera réélu ; sinon ils le ficheront à la porte. Aucune autre considération ne les touche.