La gouvernante l’aida à monter dans le lit étroit et tout blanc. Il demanda :
— Noël viendra cette année ? Il viendra comme l’autre fois ?…
Il s’interrompit très fier d’être assez vieux pour avoir un souvenir.
— Je me rappelle très bien qu’il est venu ! Il a mis des choses, beaucoup de choses dans la cheminée. Et le lendemain, bien plus encore, qu’il avait apportées et qui pendaient à un grand sapin vert, avec des boules d’or et d’argent, et des bougies, de petites bougies allumées, jusqu’en haut… Il viendra ? Vous êtes sûre qu’il viendra ?
— Oui, Altesse, affirma la gouvernante. Il viendra si vous dormez bien. Noël n’aime pas qu’on le regarde.
— Je vais dormir, dit le petit prince, convaincu.
Docilement il avait fermé les yeux. La main de la gouvernante fit mourir la lumière. Et puis une porte se ferma.
Le petit prince était seul, et les paupières closes. Cependant il ne dormit pas tout de suite. Il pensait à son grand-père, qui était gai, jadis, brusque et gai, mais qu’à cette heure il ne voyait que rarement, et qui ne le regardait plus, distrait et comme accablé de soucis ; et à son père, qu’il ne voyait plus du tout. Même sa mère avait l’air de ne pas aimer qu’on en parlât. Le prince avait compris qu’il valait mieux n’en pas demander de nouvelles. Mais c’est une grâce accordée aux enfants que la facile acceptation des réalités immédiates : ils vivent dans un autre monde, qu’ils se font à eux-mêmes ; et la guerre, dont il entendait ses frères parler si souvent, la mort même du comte de Warbstein, tué dans cette guerre, et qu’il aimait bien, l’inquiétait moins que la perte du petit poney des Shetlands que le comte lui avait donné et qu’on ne pouvait pas remplacer, à cause de la guerre, justement, lui avait-on dit : ce qui lui paraissait incompréhensible. Tous les poneys des Shetlands sont-ils donc morts dans les grandes batailles ? Voilà ce qu’il avait demandé. On lui avait répondu que ce n’était pas cela, mais qu’ils ne pouvaient plus franchir la mer par la faute des méchants Anglais. Alors pourquoi ne les mettait-on pas dans les Zeppelins, pour passer l’eau ?
Non, si le petit prince ne voulait pas dormir, c’est qu’il voulait adresser une prière particulière au vieux Noël, une prière qu’il ne voulait pas qu’on entendît. Il murmura :