Plus de train pour aller à Paris. J’abats les trente kilomètres à bicyclette et j’entre dans un bureau de poste pour envoyer un télégramme. Un ouvrier d’aspect délicat et usé avant l’âge s’approche de moi :
— Je ne sais pas écrire, fait-il. Est-ce que je ne pourrais pas vous dicter une dépêche pour ma femme ?
J’écris sous sa dictée, et ça n’est pas long :
« Madame Saverdon, Mamers. — Suis appelé mobilisation, partirai mardi, t’inquiète pas. »
C’est tout. Ah ! les braves gens !
Je suis arrivé pour apprendre l’ultimatum lancé par l’Allemagne à la Belgique. Après le Luxembourg neutre, c’est à la Belgique neutre qu’elle s’attaque. Cette impétuosité dans l’aveuglement fait battre mon cœur d’espoir. Notre cause est maintenant la cause de toute l’Europe. Dans mon appartement parisien, abandonné depuis un mois, je me prépare moi-même un lit et, avant de m’endormir, j’ouvre au hasard un volume des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand. Mes yeux tombent sur cette phrase de la proclamation d’Alexandre Ier en 1813 contre Napoléon : « Puisse enfin ce colosse sanglant, qui menaçait le continent de sa criminelle éternité, n’être plus pour le monde qu’un objet d’horreur et de pitié ! »
UNE NUIT DE NOËL
On venait de déshabiller le petit prince. Il s’était laissé faire d’un air pensif, sachant que cette nuit était une grande nuit, la nuit d’entre les nuits : il le croyait encore. Et quand il se trouva libre et frais dans sa longue chemise, courant pieds nus sur le tapis, il alla lui-même cacher ses souliers dans la cheminée.
Il était à l’âge délicieux où les petits enfants ne sont que de petits enfants, non pas le petit homme ou le petit prince qu’un peu plus tard l’éducation aura fait d’eux. Il portait en lui les germes de sa race, mais ces germes n’étaient pas développés. Il avait de petites mains tendres, un corps tout rond, une âme sincère. La gouvernante américaine qu’on lui avait donnée l’année dernière pour remplacer l’ancienne, l’Anglaise qui était partie, le regardait parfois avec un peu d’émotion et d’épouvante : « Se peut-il, songeait-elle, que plus tard il ressemble aux autres, à ses frères, à tous les siens ? Hélas ! il le faudra bien, puisqu’on le veut. Pauvre petit ! Pauvre petit ! » Certes, il le faudrait. Il venait de prononcer de ses lèvres innocentes, une prière pleine de mots farouches qui appelait, sur la tête d’ennemis dont il avait à peine fini d’apprendre les noms, la colère du ciel. On lui enseignait à être un soldat ; il était très fier déjà d’être un prince-soldat. Il portait un uniforme, pas plus grand que celui d’une grande poupée ; il était chef d’un régiment… Toutes ces choses allaient marquer leur empreinte : il était à l’âge où l’on croit que les choses sont comme elles doivent être, et que le mal serait qu’elles fussent autrement.