— Voilà si longtemps qu’on en parle ! C’est ennuyeux, à la fin. Si ça doit venir, que ça vienne !

Alors le forgeron s’arrête de frapper sur son enclume :

— Ça n’empêche pas, dit-il, levant son visage gai, couvert de sueur, ça n’empêche pas que si ça vient, y en aura, des femmes pour chialer !

Il la regarde avec de la force, de la gaillardise et de l’amour dans les yeux car il n’y a pas bien longtemps qu’ils sont mariés. Mais elle répond tout doucement :

— Pleurer aujourd’hui ou pleurer demain !…

… Elle vient de prononcer un mot sublime et ne s’en doute pas. Et, c’est bien ce qui m’a frappé de retrouver dans cette campagne, d’une façon si naturelle, toutes les vertus d’acceptation, de résolution et de courage des vieilles générations : Ce qu’il faudra faire, on le fera. Voilà tout !


Et voici maintenant, en quelques heures, la mobilisation, la déclaration de guerre, tout ce formidable orage qu’on avait vu grossir si vite — et qui crève. En quelques heures, une fois l’ordre de mobilisation affiché, le village se vide de sa jeunesse et de sa maturité : et tous ces hommes ont gagné si vite les gares d’embarquement que je ne les ai pas vus partir. Je ne m’en aperçois qu’à l’aspect étrange des champs et des vergers, où l’on ne voit plus que des femmes, des enfants, des vieillards. Dans l’autobus que je prends pour aller à Poissy, c’est une femme qui tient le volant de la lourde machine et perçoit l’argent. Solide, massive, d’une pulpe dure et chargée en couleur, elle a l’air d’une Sémiramis champêtre et mène son monde à la baguette. Il n’y a que des femmes dans la voiture, et toutes ces voyageuses pleurent : une vieille surtout, un type de haute bourgeoise des anciens jours, avec une capote de veuve, bordée de blanc, sur ses cheveux blancs. Alors la conductrice essuie à son tour une larme et dit brusquement : « Allez, allez ! c’est votre métier de pleurer. C’est pas le mien ! »

A Poissy, la foule s’attroupe devant une feuille Havas qui lui donne en quelques lignes les dernières nouvelles : les Prussiens sont entrés dans le Luxembourg ; ils ont tâté la frontière française sur différents points. Les hommes se regardent et disent seulement : « Ce sera bientôt la grande bataille, alors. Ah ! Bon Dieu ! ils n’auront pas volé la pile qu’ils vont recevoir ! » J’entre dans un bureau de tabac et la débitante m’annonce : « Un colonel — et elle me le nomme — vient de passer ; il paraît qu’il y a déjà eu une bataille à la frontière. Cinq mille tués et blessés du côté allemand, deux mille du côté français. » Je juge immédiatement que la nouvelle est fausse, et la buraliste voit battre très légèrement mes paupières. Elle se méprend sur la cause de ce mouvement imperceptible et me dit : « Eh bien quoi ? Quand on va à la guerre, il faut s’attendre à mourir ! » Un vieux à barbe blanche, qui l’écoute, approuve, puis ajoute : « Mon fils est sergent, tout près d’Avricourt. C’est une bonne place pour taper tout de suite : Il est bien ! »

Il n’a pas même pris un ton grave, ou stoïque, ou héroïque. Non. Il a dit ça d’une voix tout ordinaire.