Pirotte, allumant une muratti, suivit Hédiot, qui s’assit devant sa table de travail et bourra tranquillement sa pipe. Puis il écarta les feuillets que son labeur du matin avait couverts d’une écriture droite et nette, les compta, et les plaça dans un dossier, à côté de lui.

— Toujours votre Magie imitatoire ? fit Pirotte.

— Toujours, répondit Hédiot. Et j’avance : petit à petit l’oiseau fait son nid. Dans six mois j’aurai mis le mot « fin » au bas de ces feuillets.

— C’est intéressant ? dit Pirotte, avec une indifférence dissimulée.

— Pas pour vous, Pirotte. Vous êtes un botaniste, vous travaillez très loin de moi, dans un tout autre domaine. Pas même, à vrai dire, pour le reste des hommes civilisés, pas même pour la plupart des érudits. Il faut bien que nous en fassions notre deuil : la vérité est que vous et moi, nous sommes lus par une centaine de personnes, pas davantage. Je suis les traces de Frazer, je serai compris par Lévy-Brühl, Van Gennep, une imperceptible poignée de gens éparpillés sur toute la face de la terre. On me citera quelque temps, puis mon œuvre sera dépassée, et je mourrai… Voilà : c’est ce qui s’appelle l’avenir de la science, pour nous les savants.

— Et qu’est-ce que c’est, la magie imitatoire ? demanda Pirotte, pour entretenir la conversation.

— Oh ! rien : une niaiserie… Seulement cette niaiserie a été le premier effort des hommes pour utiliser ou dompter les forces de la nature : à la fois une physique et une religion. Les primitifs se figurent que les puissances naturelles, le vent, le soleil, la pluie, la terre, ont une intelligence assez pareille à la leur, c’est-à-dire enfantine, et que, si on fait en les appelant certains gestes, elles imitent ces gestes, ayant compris à ces signes la besogne qu’on exige d’elles. Tenez : voici une photographie venue du Soudan, qui représente des sorciers costumés… costumés en meules de foin, ou plutôt de millet ; et ils sèment dans le sol, en dansant, des grains de millet. C’est pour intimer à la terre nourrice le sentiment que c’est du millet, une récolte abondante de millet qu’on la prie de bien vouloir produire. De même, en versant de l’eau sur la glèbe, et en imitant le bruit du tonnerre, ils s’imaginent engager le ciel à laisser tomber la pluie.

… A ce moment Mme Hédiot reparut, un chapeau à haute aigrette sur la tête, drapée dans ses fourrures.

— Adieu, bavards ! cria-t-elle gaiement.

Hédiot ne bougea pas. Pirotte franchit la porte du cabinet de travail pour lui baiser la main. Mme Hédiot l’attira vers elle. « Ce soir, cinq heures… » avait-elle murmuré. Hédiot, se levant tout à coup, avait légèrement penché la tête vers le vestibule. Il se rassit presque aussitôt. Mais ses deux mains avaient tiré nerveusement sur les deux branches d’une paire de ciseaux à papier, si fort que les deux branches se séparèrent. Il jeta avec précipitation ces débris dans un tiroir. Quand Pirotte revint vers lui, il lui montra un visage parfaitement calme.