— Certainement, toute la journée !
… C’était l’habitude de Pirotte et de Mme Hédiot, quand ils se quittaient, de ne pas sortir ensemble du petit rez-de-chaussée de la rue Bériaud. Pirotte partait le premier. Il embrassa son amie une dernière fois avant qu’elle remit sa voilette, et s’éloigna en fermant la porte derrière lui. Dans la rue, il s’aperçut qu’il pleuvait.
— Voilà bien ma veine, songea-t-il ; ce temps-là va me coûter une voiture !
La modestie relative de ses ressources lui imposait l’économie. Mais il se résigna et se mit à courir sur la chaussée, hélant les fiacres et les automobiles. Un autobus, d’une allure impétueuse, arriva sur lui comme un projectile.
— Imbécile ! cria le chauffeur.
Pirotte était conscient de la souplesse et de l’élasticité de ses muscles. Il coula sur cet homme injurieux un demi sourire assuré et bondit sur sa droite. L’autobus devait passer à sa gauche, il avait tout son sang-froid, il l’avait calculé dans un éclair, le mouvement qu’il fallait accomplir. Mais l’autobus dérapa sur la chaussée glissante, fit une embardée, arriva sur lui, formidable, terrible, inévitable.
— Nom de Dieu ! cria le chauffeur en bloquant ses freins.
Il était trop tard. Pirotte sentit l’énorme roue de bois et de caoutchouc bardé de fer lui broyer l’épaule. Et il n’éprouva rien, aucune douleur, uniquement l’impression mécanique de cet écrasement. Il eut toute sa lucidité, une effroyable lucidité, pour penser : « Si la roue ne s’arrête pas, elle va me passer sur la tête ! » Et la roue lui passa sur la tête…
Entr’ouvrant un rideau, Mme Hédiot l’avait regardé. Chaque fois ainsi, elle rassasiait ses yeux, elle ne perdait de vue son amant que le plus tard possible : et rien ne lui échappa, rien, de la chose horrible ! Elle courut, franchit le trottoir, écarta le foule, brutalisa l’agent qui verbalisait déjà, fouillait les poches du mort pour découvrir « son identité ».