» Je saluai, et j’allai un peu plus loin, derrière un buisson. Je voulais savoir ce qui allait arriver, mon cœur battait, je ne sais pourquoi. Katzmann avait gardé la position, mais il suivait des yeux, malgré lui, la petite tache carrée de la compagnie, qui diminuait à travers les rizières. De temps en temps, de petits cochons noirs déboulaient devant elle, comme des fous, le groin plus bas que les pattes ; ou bien, c’étaient des négrillons, tout nus, tout noirs aussi, qu’on distinguait mal des cochons. Toute cette terre rouge de Madagascar faisait, sous le vent, cette poussière rouge que vous savez, qui danse au soleil, et on la voyait sortir des Malgaches, un pantalon noir sur les fesses, un lamba blanc sur le dos : clercs d’huissier par en bas, statues des anciens jours, bien drapées, jusqu’aux genoux. Ils saluaient respectueusement Katzmann quand ils passaient devant lui, parce qu’il était un redoutable guerrier, et Katzmann ne bougeait pas d’une ligne. Seulement, il n’y comprenait déjà plus rien, c’est sûr : il attendait le piquet, la prison, et le piquet ne venait pas : c’est démoralisant.

Le lieutenant Sercq était toujours derrière lui. Je me le rappelle très bien, ce lieutenant : un officier bien râblé, avec des yeux gris et un nez très long et tout mince qui partait des yeux et qui faisait bec, pas le bec des Juifs ou des Arméniens : celui des Bretons et des Morvandiaux, vous connaissez ? ou des Vendéens, encore : mais ceux-là ont une plus grosse tête. Ça donne l’air savant, farouche et méfiant.

Ainsi Barnavaux parla, et soudain se dressa devant moi l’image de ces vieilles races, les plus antiques de la France, qui élevèrent les dolmens, labourèrent les premiers champs, vécurent en grandes communautés batailleuses, et dont on retrouve, au sein de la terre, avec les ossements, parfois blessés encore d’une flèche de silex, les statues informes qu’ils taillaient dans le granit : figures barbares, dont le nez ressemble au bec des oiseaux de nuit. Comme il sait voir, Barnavaux, et comme il m’arrive de l’envier !

— Tout à coup, poursuivit-il, le lieutenant Sercq fit trois pas, balança la jambe… et flanqua au légionnaire Katzmann le plus magnifique coup de pied au cul que j’aie jamais vu administrer de ma vie. Katzmann n’avait pas pu prévoir ça, il fit trois pas à son tour pour reprendre son équilibre. En même temps, le lieutenant empoignait le sac, le lui jetait sur le dos, accrochant une des bretelles à l’épaule. Et puis, de sa botte, il continuait… Et il criait :

»  — Mais cours donc, cochon, cours donc ! en voilà assez !

» Katzmann était abruti. Il avait son sac sur le dos, c’était un fait. Alors il enfila la seconde bretelle, par habitude, fixa les autres courroies et partit à grandes enjambées, l’air furieux. Il passa près de moi, sans me voir. Il ne voyait rien. J’entendis seulement qu’il disait dans sa moustache :

»  — Nom te Dieu ! Nom te Dieu te nom te Dieu ! Zalaud ! Zalaud !

» Mais il marchait tout de même. Il a rejoint la compagnie. »

— Eh bien, conclut Barnavaux, si j’avais raconté ça à votre écrivain, est-ce qu’il aurait compris ?

— Mais Katzmann, demandai-je, qu’est-ce qui lui est arrivé, après ?