» — Je veux pas, dit Katzmann. Je veux pas ! C’est injuste. C’est pas le règlement. Je porterai pas le sac devant des nègres, devant de sales bouniouls. Je suis un blanc. J’ai fait huit ans à la légion, j’ai jamais porté le sac dans les marches, jamais, jamais. Je le porterai pas, mon capitaine.
» Il était buté. Moi, je regardais tout ça de loin. C’était extraordinaire, c’était impressionnant, de voir cet homme, qui gueulait maintenant de toutes ses forces, demeurer pourtant l’arme au bras, les yeux à six pas, dans une attitude militaire. On vient à la légion pour des tas de motifs : parce qu’on a déserté, parce qu’on a fait un mauvais coup ou mangé la grenouille, pour embêter sa famille, pour la gamelle, tout simplement. Mais il y en a beaucoup aussi qui ne sont là que parce qu’ils n’ont pas de volonté, pas d’épine dorsale morale ; il faut qu’on les commande, il faut qu’ils soient soutenus à droite, à gauche, par devant, par derrière. Alors, c’est comme de vieux enfants, très soûlards, pas méchants, obéissants presque toujours, mais quelquefois entêtés pour rien. Et s’ils tombent comme ça obstinés, on ne peut plus les raisonner, on ne peut plus leur faire comprendre. Ils ne veulent rien savoir.
» — C’est bon, dit le capitaine d’un air ennuyé. Lisez-lui le code militaire.
» L’adjudant prit un livret et lut : « Désobéissance sur un territoire en état de guerre ou de siège : cinq à dix ans de travaux publics ».
» Je connaissais la suite, et elle était inévitable : un piquet de quatre hommes, baïonnette au canon, pour conduire le prisonnier au bloc, et puis le conseil et la condamnation. C’était couru. Ça me faisait mal au cœur, mais je ne voyais rien à faire, rien… Les travaux publics, pourtant, la saleté des saletés, la chose atroce ! Le capitaine ouvrit la bouche, mais il n’avait pas encore prononcé un mot que le lieutenant Sercq lui parlait à l’oreille.
» — C’est bon, dit le capitaine, essayez.
» Et il commanda :
» — Par sections, demi-tour à gauche, gauche. Marche !
» La compagnie s’éloigna, et Katzmann la vit s’éloigner. Il était tout seul, maintenant. Le lieutenant s’était comme caché derrière lui et, m’apercevant, me dit sans douceur, mais à voix basse :
» — Qu’est-ce que vous foutez ici, vous ?