Bien entendu, je ne savais pas. Il n’avait jamais parlé de rien, et c’était des choses dont il se fichait, je suppose. Mais je dis, à cause de son nom :

— C’est plus probable qu’il était juif, ce petit.

— Well, répond Higgins, je ne sais pas les prières juives, moi ! Et on ne peut pas l’enterrer sans rien faire : c’est un blanc… Mais les prières des protestants anglais, c’est si pareil : tout tiré du Livre de Job !

Il alla chercher dans sa cantine un petit bouquin relié en chagrin noir, et quand on eut creusé la fosse et qu’on y eut descendu le corps, il se mit à lire très gravement, vous savez, très gravement, des choses à fendre l’âme, qu’il traduisait à mesure. Je ne me rappelle plus tout, naturellement, seulement des phrases, de temps en temps. Et pour traduire, parce qu’il se donnait du mal, il reprenait l’accent anglais : « Nous n’apportons rien en ce monde, et il est sûr que nous n’en pouvons rien emporter… car l’homme marche dans une ombre vaine, il entasse les richesses, et il ne peut dire qui les récoltera : et tu tournes l’homme en destruction, Seigneur, et tu dis après : « Renaissez, vous, enfants des hommes ! » Car un millier d’années, pour toi, c’est comme hier ; et tout ce qui est passé, ce n’est pour toi que comme une heure de la nuit passée… »

Ça dura très longtemps, et c’était drôle, drôle, à cause de l’accent anglais. Et pourtant, nous n’avions pas envie de rire, nous pleurions tous. Voilà comment nous l’avons enterré, ce Parisien que nous ne connaissions pas.


» … Maintenant, vous me dites qu’il est mort à son tour, cet Higgins, chef de la flottille. Ça ne m’étonne pas, je répète, parce qu’il prenait trop de whisky. Mais ça me fait du chagrin tout de même, et je me demande s’il a pu trouver quelqu’un à son tour, pour lui réciter ces machines du Livre de Job. Ça lui aurait fait plaisir. Mais ce n’est pas probable : lui, il savait tout faire, mais il n’y avait que lui…

— GRAAF, LÉGIONNAIRE —

— Voyons, mon garçon, voyons, dit M. Justus Klaatschmann d’un ton engageant, pour en venir là ou vous êtes, à la Légion, vous avez été débauché ? Les recruteurs, hein, les recruteurs ?…

Allemand de Francfort et journaliste, M. Klaatschmann s’exprimait en allemand. A ses côtés, assise sur une chaise de bois taillée à la hache dans les débris d’une vieille caisse de Pernod, Mme Klaatschmann prêtait à ces paroles une attention sentimentale. Par instinct de pitié féminine, cela lui eût fait plaisir que ce soldat fût malheureux, qu’il eût une histoire, une triste histoire, qu’elle le pût considérer comme une victime de la perfidie des hommes. Elle avait la taille un peu carrée, le nez pointu, de magnifiques cheveux blonds, des yeux couleur d’iceberg, et transpirait abondamment malgré la brise plus fraîche qui, à cette heure, commençait de souffler à travers la grande entaille que le fleuve Rouge a percée à travers les rugueuses montagnes de Yun-Nan. Son mari commanda une nouvelle bouteille d’export-bier qu’Ah-Sung, le marchand chinois, apporta en glissant sur ses pieds feutrés. Graaf, le légionnaire, en était à sa seconde absinthe. Autour d’eux flottait cette étrange odeur qui caractérise les boutiques de tous les mercantis célestes, à la fois sure et résineuse. On était bien là pour causer, parce que les officiers du poste de Fo-lou prennent leur apéritif au cercle. Il n’y a que les hommes et les sous-officiers qui vont chez le Chinois, et ce n’était pas encore leur heure. Pour le moment, l’endroit était discret, Graaf pouvait parler, s’il avait quelque chose à dire, et dans sa langue, ce qui devait faciliter la confession. Il répondit :