— Des recruteurs ? Je ne sais pas s’il y a des recruteurs pour la Légion. On ne m’a jamais dit ça… En tout cas, moi, je me suis engagé à Paris.
— A Paris ? répéta M. Klaatschmann.
— Oui. J’y étais depuis trois ans. C’est rue d’Enghien que je travaillais. Moi, je suis né près de Hambourg, mais on m’avait envoyé faire mon service militaire en Alsace. Tout le temps, là-bas, il y avait des Allemands et des Alsaciens qui allaient en France, ou qui en revenaient. Et ils disaient tous : « Ah ! Paris ! Ah ! la France ! » Et qu’on y vivait bien, qu’on y mangeait bien, que c’était un pays où on n’est pas embêté, où on n’a personne sur le dos. Alors je suis parti comme les autres, quand j’ai eu fini mon temps. J’ai travaillé d’abord dans les chantiers d’un chemin de fer, du côté de Troyes, et puis je suis arrivé à Paris… J’ai fini par trouver une bonne place chez un commissionnaire en faïences et verreries, M. Sturm, un Alsacien. Et patriote ! Tous les ans, il allait en pélerinage à la statue de Strasbourg, sur la place de la Concorde. Il n’aimait pas les Allemands. Quand je me suis présenté, il a fait la grimace. Mais j’avais un bon certificat de la maison d’où je venais. Alors il a réfléchi.
» — Vous n’avez pas de parents ici, vous n’êtes pas venu avec le père, la mère, les petits frères ?
» J’ai dit : « Non, bien sûr ! »
» — Et vous n’êtes pas marié, vous n’avez pas emmené une petite amie, hein ?
» Ça m’a fait rire. Je n’avais pas encore eu ce qu’il faut pour penser à ça.
» — Alors, qu’il a dit, avec un clin d’œil que je n’ai pas compris, ça va bien… Vous ferez les emballages, et vous coucherez ici, dans la boutique, pour la garder la nuit.
» C’était un bon patron, très bon. Du reste, il y a beaucoup de bons patrons, en France. Ils vous parlent comme si on était leur égal, ils sont polis. Dans les premiers temps, quand il me parlait, M. Sturm, je réunissais les deux talons, comme au service, et ça le faisait rigoler. Les Français sont assez exigeants pour le travail, et nerveux. Ils ont toujours l’air pressés, parce qu’ils changent tout le temps d’idée : mais ils ne vous demandent rien pour la déférence, ils ne savent pas ce que c’est. Au commencement, j’en étais presque gêné : c’est difficile de se rappeler sa place et celle des autres quand on ne prononce pas les mots qui représentent ces places. Par la suite, je trouvai que c’était agréable. Il y a comme ça une foule de choses, toutes petites, qui font qu’on se sent libre, dans ce pays-là, plus libre que d’où je venais. Mais je n’étais pas devenu un mauvais Allemand. Non ! D’abord j’essayai d’aller dans les brasseries où on lit les journaux allemands : ça fait plaisir de savoir ce qui arrive dans la patrie. Mais on y trouvait aussi les journaux français, qui sont en avance de vingt-quatre heures pour les nouvelles du Vaterland, et qui sont pleins de choses si amusantes ! C’est si vite lu, c’est si gai, c’est si clair ! Et puis, ces brasseries, c’était rempli de Français, parce que les Français aiment boire de la bière allemande. C’est bien naturel, puisque les Allemands aiment boire des vins français… Voilà pourquoi des camarades allemands me firent inscrire dans un verein. On était entre soi, il y avait le portrait de l’empereur sur la muraille, et on chantait l’hymne au Kaiser et la Wacht am Rhein. Mais ça, c’était seulement tous les samedis soir, et le reste du temps il y avait… je ne peux pas vous dire, il y avait tout : l’air, les gens, la façon de vivre. Je restais Allemand, bon Allemand, mais j’étais Parisien : c’est étonnant comme ça se gagne. Du moins je croyais que j’étais Parisien.
» C’est très facile de croire ça, à cause des femmes, des premières femmes qu’on voit, celles qu’on a en payant. Elles ne vous demandent rien de plus, et elles sont toujours gentilles, du moment qu’on ne cherche pas à les mettre dedans pour leur commerce, qu’on est honnête avec elles. Et si avec ça on leur offre un verre, on est tout à fait camarades. Quand on arrive, on s’imagine d’abord que toutes les femmes à Paris sont comme ça et qu’on peut les avoir comme on veut. Seulement plus distinguées. Car elles sont toutes distinguées que c’en est extraordinaire, incompréhensible ! Je ne m’en aperçus tout à fait que le jour qu’il vint une Fraulein allemande chez M. Sturm pour l’éducation des enfants. Elle descendait quelquefois chez nous, et c’est alors que je vis, par comparaison avec Mlle Claire, la demoiselle du magasin, que ce n’était pas la même chose, que ce ne serait jamais la même chose. Mlle Claire gagnait cent francs par mois et elle était toujours habillée comme pour un bal, elle n’avait jamais de souliers trop larges, ses chapeaux étaient exactement ses chapeaux, et pas ceux d’une autre, enfin elle comprenait avant qu’on ouvre la bouche. Et elle causait si bien ! Les employés et les ouvriers, en France, ils posent pour la grossièreté, c’est leur défaut. Leurs femmes et leurs filles, c’est tout le contraire, elles ont des manières de dames. Je suppose que c’est ce qui fait qu’on a toujours envie de les servir.