» Alors, elle pouffa, comme si j’étais fou, fou impertinent. Et elle, qui avait de si bonnes manières, elle cria, sans pouvoir s’en empêcher :

»  — Un Boche ! Une tête de Boche !

» Et je compris. Je compris, voyez-vous ! Un Allemand, pour ces demoiselles, c’est quelque chose d’inférieur, un homme qui n’a pas de bonnes manières. Ce n’est pas par patriotisme, mais ça ne fait pas honneur comme conquête, on n’aime pas à se montrer avec un Allemand. Et ces femmes de Paris, elles veulent monter, elles ne pensent qu’à ça. Avec nous, on ne monte pas. Je sus me tenir, je lui dis seulement :

»  — Pardon, mademoiselle, n’en parlons plus !

» Mais toute la nuit je rugis de fureur dans mon lit. Je criais : « Leur faire la guerre ! Oh ! leur faire la guerre ! » Je ne songeais qu’à me venger. Eh bien, huit jours après, mon idée avait tourné. Je signais pour la Légion.

— Mais pourquoi ça ? fit Mme Klaatschmann, étonnée. Ça n’a pas de rapport, ça ne change rien !

— Si, répondit Graaf, très sérieusement. Quand j’aurai tiré mes cinq ans, je ne serai plus un Boche. Je serai un légionnaire.

Il avait dit ce mot en français, il avait prononcé « léchionnaire ». Mais tout de même il était mystiquement convaincu, sûr de lui, ferme dans son propos. Mme Klaatschmann observa encore :

— Si vous croyez que cette mademoiselle Claire vous attendra !

— Ça ne fait rien, répondit Graaf tranquillement. Si ce n’est pas elle, ça sera une autre.