— C’est la faute des curés ! cria-t-il enfin, rageusement.
Je crus qu’il baptisait de ce nom générique, injurieux dans sa bouche, les pasteurs des missions protestantes, Anglais, Américains ou Norvégiens qui commencèrent si rudement, il y a quelques années, le procès aux méthodes colonisatrices en pratique au Congo léopoldien ; et le fait est qu’elles manquaient de douceur. Il me détrompa.
— Les missionnaires protestants ? dit-il. Bien sûr, c’étaient des mouchards : on ne pouvait pas tirer un malheureux coup de fusil sans les avoir sur le dos. Et quand un sale noir s’était fait broyer le petit doigt dans l’engrenage de la machine, sur un bateau, tout de suite ils lui photographiaient son moignon pour envoyer le cliché en Angleterre, avec ce titre : « Indigène amputé par les bourreaux de l’État indépendant pour avoir refusé d’apporter du caoutchouc. »
— Mais… murmurai-je.
— Oui, je sais : vous allez dire que ce n’était pas toujours un engrenage qui lui avait coupé la main, au photographié ? C’est possible, tout arrive. Mais moi, je n’y ai jamais été pour rien. Quand j’ai été nommé à Boungou, venant de Java où j’avais servi chez les Hollandais, les indigènes étaient matés, ils obéissaient au doigt et à l’œil. Je n’ai jamais fait que le minimum de ce qu’il fallait pour conserver ma position. Si ça n’avait pas suffi, n’est-ce pas… quand un homme se trouve entre l’humanité et le devoir, — mais oui, mais oui, le devoir administratif, les ordres, si vous voulez, — c’est dur, quand on n’est pas méchant. Et je ne suis pas méchant. J’aime à pleurer, même, tenez : dans les livres, dans les journaux, j’aime lire ce qui fait pleurer. Et après tout, ces protestants, ils avaient une qualité, ils étaient comme moi, ils se croyaient supérieurs à l’indigène, ils le défendaient par intérêt, pour monter le coup au roi souverain, peut-être aussi par charité, mais ils restaient persuadés qu’un noir n’est pas un blanc, ils tenaient leur distance. Ah ! nom de Dieu, ce que je les ai regrettés, je puis le dire, quand j’ai vu arriver les autres !
— Les autres ?
— Oui, les catholiques, les jésuites flamands, les calvairistes, les marianistes, est-ce que je sais ! Ils nous sont tombés dessus comme des sauterelles, comme des moustiques ! Au début, j’ai trouvé que c’était une bonne blague que le gouvernement belge faisait aux protestants. Ça n’est pourtant pas gai, le nouveau régime de ce nouveau gouvernement : tout le temps, les magistrats vous tombent dessus : « Vous n’avez pas le droit de faire ci, vous n’avez pas le droit de faire ça. Vous n’avez pas le droit de donner un seul coup de cravache en cuir d’hippopotame sans nous prévenir. Où est-elle, votre comptabilité des coups de cravache ? Où est-il, votre cahier de chicotte ? Vous n’avez pas le droit de prendre le caoutchouc sans le payer : trois francs, vous le paierez. » Trois francs ! Pourquoi pas son pesant de perles fines, tas de malins ? Et mon profit, alors, et ma commission ? Le métier était gâté, il ne vous restait plus que la solde, la solde toute sèche, et pas grasse, la solde d’un sous-lieutenant en garnison d’Europe, avec les embêtements en plus, le risque de finir dans la marmite d’un anthropophage, la bilieuse, l’entérite, le paludisme, la dysenterie. Ah ! la classe, la classe ! Mais on restait tout de même, je serais bien resté toute ma vie, malgré tout : parce que, vous savez, tout vaut mieux que l’Europe !
Il s’interrompit, il chercha. Quelque chose, un scrupule affreux, et dont pourtant je ne pouvais m’empêcher de lui tenir compte, germait dans sa conscience coriace.
— … Là-bas, je n’ai jamais fait tout ce qu’on raconte. Et, d’ailleurs, ça n’est pas la même chose qu’ici. Ici on ne peut pas nous juger. Ici je ne ferais pas de mal à une mouche, je ne suis pas un anarchiste, ni un voleur, ni un millionnaire, ni rien : un pauvre bougre, je suis. Mais enfin, là-bas, je n’ai jamais fait… ce que je fais ici pour vivre. Vous pouvez dire ce que vous voulez, je valais mieux. Et je me regrette, quand je me regarde.
» Voilà pourquoi je conservais ma situation. Elle ne valait plus grand’chose, ce n’était pas pour la galette. Mais, au bout du compte, j’étais toujours le maître. Et même, dans un sens, il y avait des jours où ça m’intéressait, le nouveau système, où ça ne me déplaisait pas, d’essayer autre chose. On était allé trop loin, avant, je le savais. Ça devait casser. Et, pour me consoler, je pouvais me payer la tête des protestants. Moi, vous comprenez, je suis catholique, puisque je suis Hongrois de Croatie.