» On ne les avait pas chassés, ces protestants. Mais les autres, en un clin d’œil, les mirent dans leur poche. Ils ne buvaient que de l’eau, ils n’avaient pas de femmes, ni blanches, ni noires, ils ne mangeaient guère que de la farine de banane et des poissons, vivaient dans des cases indigènes, sales comme des peignes dans leurs grandes soutanes noires, vieilles comme les rues et brossées quand ils avaient le temps. Mais ils avaient construit une grande chapelle, plus belle que tous les bâtiments de l’État à Boma ou Léopoldville, une chose magnifique, hein ? et qui était pour les noirs, pour ces sales noirs, et d’où ils leur criaient : « Entrez, venez, c’est à vous si vous êtes avec nous ! » Et le dimanche, ils sortaient de leurs sales soutanes, ils apparaissaient tout en or, avec des chasubles d’or, dressant des calices, des ostensoirs, des ciboires, toutes sortes d’histoires en or, ils faisaient des promenades dans Boungou avec des bannières d’or ! C’était trop beau, vous comprenez : les indigènes se mirent à passer catholiques par fournées, ça les prit comme une épidémie : pire que la maladie du sommeil.
» Les femmes, surtout, d’abord. Ce fut par elles que ça commença. Elles allaient au baptême en grandes robes blanches, — des femelles qui ne s’étaient jamais mis même un mouchoir de poche au derrière, — et puis à confesse, et puis à la communion, et à la messe et aux vêpres. En un clin d’œil elles avaient appris tous les cantiques, avec les paroles en bondjo, et ne pensaient plus qu’à ça. Je dis aux miennes : « La première qui marche dans ces bêtises, je lui mets mon pied quelque part. » Il en fila trois, et je ne fis rien du tout, et il n’y avait pas à réclamer. Le père Vlaamasch, le chef de la mission, expliqua que des chrétiennes ne pouvaient pas se mettre en état de péché mortel en restant mes concubines, et qu’elles devaient épouser devant Dieu d’honnêtes chrétiens. Le magistrat lui donna raison, et je n’eus qu’à empocher l’affront, avec mon mouchoir par-dessus. Après ça, ce fut le tour des hommes du village. Et un orgueil, un orgueil, à mesure qu’ils se laissaient catéchiser ! Ils ne me regardaient plus, ils n’obéissaient plus qu’à la mission. Mais je pensais : « Patience ! J’ai mes cinq cents miliciens. Si ça va trop loin, on verra bien qui est le maître : ceux-là ne me lâcheront pas. »
Brusquement, il y eut un clairon qui se fit chrétien. Une forte tête, un type à palabres. Il avait trouvé l’emploi de son éloquence, il palabra : « Moi y en a chrétien, vous y en a sauvages, vous manger de l’homme, vous beaucoup cochons. Moi y en a gagner paradis même chose les blancs. Moi pas noir, dans le ciel, moi blanc. Vous sauvages, en enfer, en enfer ! » Et ce fut la débandade. Mes cinq cents hommes, un par un, s’en allaient demander le baptême, et, en attendant, on les inscrivait à la mission comme catéchumènes. Le père Vlaamasch jubilait. « Ça sera la Légion Thébaine, disait-il, les premiers soldats du Christ. » Je t’en ficherai, moi, de la Légion Thébaine ! Et il voulut leur donner une bannière avec une inscription en latin : In hoc signo vinces. Ça, c’était une faute. « Le drapeau des miliciens congolais, lui dis-je, c’était auparavant, le drapeau de l’État Indépendant, bleu avec une étoile d’or. Maintenant, c’est le drapeau belge. Je n’en connais pas d’autre. Vous pouvez rentrer ça. » Cette fois, l’administration me donna raison. Et ça fit de l’effet sur mes miliciens, les conversions s’arrêtèrent. Je marquais un point.
Alors le père Vlaamasch voulut se venger. Il avait converti la femme de mon boy. Ça devenait nuisible à la discipline intérieure. Cet imbécile de boy discutait théologie avec moi. Et toujours de la même manière, comme le clairon, vous savez, celui qui faisait l’apôtre : « Si moi chrétien, moi y en a plus sauvage. Moi y en a gagner paradis même chose les blancs, moi mourir noir, revenir blanc. Quoi toi y en a dire ? » En attendant, il n’en tournait plus un coup, à cause du paradis. Je ne sais comment, la quinzième fois qu’il me rabâchait son espoir, il me vint à l’idée de répondre :
— Mais naturellement, il faut que tu y ailles en paradis ! Si tu n’y allais pas, qui est-ce qui me porterait ma cantine, quand j’y monterai, dans ma gloire ?
» J’avais dit ça sans y penser, et ce fut la victoire, monsieur, la victoire définitive, l’effondrement du père Vlaamasch ! Le dimanche suivant, il n’y avait plus personne dans la grande chapelle ; la ruine, quoi ! la catastrophe, la fin de tout à la Mission. Vous ne devinez pas pourquoi ? Ces pauvres diables, ce qu’ils espéraient, c’était l’égalité avec nous, après leur mort. L’égalité avec nous, les maîtres, les tyrans, les dieux. Et voilà qu’un doute leur venait, qu’ils soupçonnaient une méchanceté noire, une trahison, un complot des blancs pour faire d’eux, sur l’éternité, des brutes esclaves turbinant pour les blancs, là-haut comme ici-bas. Ah ! non, non ! Il fallait s’échapper du piège. Ils ruèrent dedans.
» Si je n’avais été là, moi la Force, je crois bien qu’on les aurait assassinés, les missionnaires !
» Mais ce sont des gens têtus, et malicieux, et influents ! Ils redoutaient moins le martyre que l’anéantissement de leur œuvre. Ce qu’ils en ont raconté sur moi, au chef-lieu ! Ils ont eu ma peau. Et me voilà : sans eux, je serais peut-être un honnête homme, pourtant ; ou, ou… du moins un gentleman. Je n’avais jamais rien fait de mal, jusqu’ici, en Europe, j’avais mon honneur. »
Je réglai les consommations. Quand il vit la monnaie, il ajouta :
— J’ai perdu mon temps avec vous : vous me donnerez bien cent sous ?