On est seul près de cette pierre abandonnée. Les vieux guides disent : « Un officier supérieur français réside à Longwood. » Voilà bien longtemps qu’il est parti, l’officier supérieur, il a été remplacé par un simple garde du génie, mort lui-même, je crois, laissant derrière lui sept ou huit filles qui ne savent plus que l’anglais, et qui vont sans doute s’en aller avec la garnison. Il ne restera bientôt plus grand chose d’européen dans cette île où vint s’abattre l’homme qui a le plus fait pour donner à l’Europe — ce ne fut peut-être pas à l’avantage de la France — sa figure politique actuelle. Le fond de la population est formé par un mélange irrégulier de blancs, de nègres et de Chinois ; et, pourtant, qui sait s’il ne reste pas, dans les veines de quelques-uns, parmi cette race, quelques gouttes de sang napoléonien ? Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? Retourneront-ils à la barbarie ? Vont-ils, presque abandonnés par leurs maîtres, oublier jusqu’à l’anglais, inventer un langage inconnu et neuf, où le nom même de Napoléon sera déformé, comme sa légende ?
Tout prend un aspect étrange dans cette île. Les plantes, les animaux même évoluent en nouvelles espèces. Le vent y est si fort que beaucoup d’insectes volants ne peuvent s’y perpétuer qu’en laissant s’atrophier leurs élytres. Ceux qui les gardent sont emportés dans la mer infinie, ils ne se reproduisent pas. Et c’est peut-être, quand j’y pense, la chose la plus singulière, le coup le plus mystérieux du destin : que l’aigle aux ailes cassées soit venu tomber un jour dans cette île où les moucherons mêmes ne gardent pas leurs ailes…
AUX EYZIES
reliques d’ancêtres
On m’avait dit : « Il faut aller aux Eyzies, sur les bords de la Vézère. Des falaises sublimes y dominent des prairies vertes et des pampres roux. Leur cime est hérissée de forêts ; sur leurs flancs escarpés, des grottes ouvrent leurs bouches obscures ; ces grottes sont profondes et mystérieuses. On y retrouve, peintes et gravées, des images singulières qu’y ont tracées les premiers hommes, à une époque dont la mémoire même a disparu. Car ils vivaient dans la nuit des âges, alors que la terre n’avait pas encore sa face d’aujourd’hui. »
J’ai donc fait le pèlerinage des Eyzies, je vais dire ce que j’ai vu.
Qu’on se figure un paysage composé par la nature, harmonieusement limité, arrangé comme un tableau. La Vézère coule très doucement, large comme la Marne près de Paris, onduleuse, transparente ; et des nasses de jonc sèchent appuyées aux saules, sans doute comme aux temps dont je vais parler. La vallée est toute plate et fertile, mais étroite : il ne faut pas une demi-heure à pied pour la traverser. Des murailles de roches la ceignent et l’isolent, des murailles abruptes, plus qu’abruptes : elles ont des balcons, des consoles qui surplombent. Même les hommes modernes ont profité de ces balcons et de ces consoles. La plupart de ces anfractuosités sauvages, ils les ont fermées d’un rideau de pierres. Encore aujourd’hui, à Laugerie-Basse, à Laugerie-Haute, aux Eyzies, des demeures s’adossent au roc vif ; des celliers, des étables s’y creusent ; et des bœufs mugissent dans l’ombre de ces crèches, comme à Bethléem il y a dix-neuf cents ans. Parfois, un paysan ouvre une porte et vous montre un antre obscur, une galerie qui s’enfonce au sein de la terre. Ainsi les troglodytes contemporains ont agrandi simplement d’une façade l’abri des troglodytes des anciens jours ; et peut-être n’est-il pas tout à fait téméraire de croire que quelques-uns en descendent.
C’est sur les parois de telles grottes, aux Combarelles et aux Fonts-de-Gaume, que M. Peyrony, instituteur aux Eyzies-de-Tayac, découvrit il y a deux ou trois ans les traces immortelles du génie de l’homme préhistorique. Je n’oublierai jamais les deux jours que j’ai passés dans la compagnie de ce savant modeste et enthousiaste. Je lui dois beaucoup de reconnaissance : il m’a fait comprendre des choses que j’ignorais ; il a surtout élargi le champ de mes imaginations, l’espèce de pénombre que tout le monde possède, plus ou moins étendue au fond du cerveau : cette pénombre féconde où se développent mystérieusement les germes des idées. Et quand elles sont encore toutes petites, toutes frêles, elles ont la beauté, la joie, l’imprudence des jeunes enfants.
Des stalactites tombaient des voûtes. Restées toutes fraîches, presque vierges encore des souillures qu’apportent les flambeaux des hommes dans ces réduits souterrains à peine explorés, elles brillaient de petites facettes vertes et rouges, rudes et magnifiques ornements des palais secrets de la terre, et que révélait subitement la lueur de nos deux bougies. Ailleurs, protégé contre la chute des eaux du plafond par un rebord de la caverne, le roc était resté sec, dur et nu, comme le jour même où la crevasse s’était ouverte. Arrivé à l’un de ces endroits, entends Peyrony me dire :
— Regardez : voilà les bisons !
Obliquement, la lueur de sa bougie éclaire la muraille bossue. Et les deux bisons paraissent, les beaux animaux sauvages des prairies préhistoriques. Le burin de silex de l’artiste ingénu et hardi qui les grava patiemment, voici des dizaines et des dizaines de milliers d’années, — 240.000 ans d’après Mortillet, de 12 à 20.000 ans au moins d’après Cartailhac — les a retracés au quart de leur grandeur. On voyait les sabots, le mouvement musculeux des jambes de ces grandes brutes. Les longs poils de leurs fanons tombaient tout droit de leurs cous épais. L’un était une femelle, l’autre un taureau qui flairait la femelle, tête baissée ; tête énorme, bestiale, et pourtant miraculeusement vivante, où l’on distingue — ce n’est pas une illusion — la force, l’impétuosité préconçue d’un bond, la décision d’une concupiscence. Le regard a été fouillé, approfondi, travaillé longuement. C’est la caractéristique de ces gravures : partout l’œil a été pris, visiblement, comme point de départ du dessin tout entier, et l’artiste a su que c’était là, avant toutes choses, que sont la vie et la beauté. Les proportions, presque partout, sont gardées avec une science inattendue, quelle que soit la taille de l’animal. Chose étonnante : plus celui-ci était vaste dans la réalité du monde extérieur, plus le graveur a compris d’instinct qu’il en devait réduire les dimensions. J’ai vu là un mammouth ramené à la taille d’un chien de berger ; il apparaît cependant tel qu’il fut lorsqu’il enfonçait dans les graviers de la Vézère les quatre pieds massifs soutenant son poids gigantesque ; ramassé dans sa force, sa croupe baissant brusquement depuis le crâne bombé, si intelligent, jusqu’à la queue courte et tombante : tout velu, recourbant sa trompe, sans quoi elle traînerait plus bas que terre ; les défenses colossales redressant leurs monstrueuses volutes ; l’œil donnant par sa petitesse même une expression d’astuce tranquille : l’œil d’une bête puissante qui a dû régner sur le grand steppe avant l’arrivée des méchants petits hommes.