Et le mouvement, le mouvement de ces corps en vie ! Un cheval est lancé au galop, un autre rue : chevaux aux lourdes joues, à la grosse tête épaissie, dont la race maintenant disparue, mais qui a dû mêler son sang à celui du cheval que montait Alexandre, le coursier à tête de bœuf, Bucéphale. Des rennes paissent, penchant leur face vers l’herbe, tracés à grands traits. Un félin allonge sa belle échine de proie ; il tend son cou nerveux ; dans ses mâchoires fermées, on sent la férocité des crocs. Des traits d’ocre rouge et jaune, de manganèse noir, rehaussent ces contours. Des lignes géométriques, en plusieurs lieux, rappellent la silhouette d’une case ou d’une tente ; et sur une paroi isolée, tragique, avec deux trous noirs à la place des yeux, apparaît quelque chose qui ressemble terriblement à un crâne humain.
Qui donc a fait ces œuvres ? Par leur fidélité à la nature, la vie qu’elles respirent, l’évident effort fait pour montrer l’animal en acte, avec sa physionomie la plus habituelle, je dirais presque son caractère moral, elles évoquent le souvenir de certaines aquarelles japonaises, mais avec une étonnante virilité dans la manière, que celles-ci n’ont pas. On a cru d’abord à une fraude ; on a voulu que des enfants ou des réfugiés les eussent tracées dans ce royaume de l’ombre éternelle. Ce seraient de bien bons artistes ! Et quels enfants, quels réfugiés des guerres de religion ou de la Terreur, dans ce pays de Dordogne, avaient jamais vu un mammouth ou un renne ? Ils datent de l’époque où le renne et le mammouth vivaient, nul expert n’en doute plus. Ce temps est si lointain qu’il fait peur d’y penser. Les couches géologiques le prouvent : alors l’Angleterre était encore rattachée au continent, le climat de la France était celui des grands espaces glacés de l’Asie centrale. Si Mortillet a exagéré, Cartailhac doit être au-dessous de la vérité.
C’est un autre mystère, qui n’est pas pleinement résolu, que de savoir exactement non pas pourquoi ces chasseurs, qui jouissaient si visiblement de la joie de reproduire les formes, quand elles avaient hanté leurs cerveaux, ont disparu, — ils n’ont pas disparu ; — mais pourquoi ils cessèrent de peindre et de graver. Quelques-uns suivirent les rennes, quand ceux-ci, troublés par l’attiédissement du climat, gagnèrent le nord de l’Europe. Les autres demeurèrent, et furent domptés par une race nouvelle.
Elle venait d’Orient, édifiait avec des pierres géantes les monuments barbares que nous appelons les dolmens et les menhirs, polissait des outils de pierre, semait l’orge et le blé, tissait des vêtements, asservissait les bêtes au lieu de les chasser ; et toute pénétrée d’effroi devant les esprits perfides qu’elle croyait voir sortir de la triste dépouille des morts, elle était éminemment religieuse, c’est-à-dire mélancolique ; musicienne peut-être, mais sans joie, et par conséquent sans beaux-arts. Quand elle s’éveilla de ce long sommeil esthétique, ce fut en Égypte et en Assyrie, pour y sculpter ou peindre de grandes images toutes raidies encore par la terreur des ombres qui vivent et s’irritent dans la nuit des tombeaux.
Cependant ces chasseurs humiliés et ces conquérants mystiques, bâtisseurs déjà de temples et d’empires, forment aujourd’hui le fond même du peuple que nous sommes ; Celtes blonds, Latins, Germains, sont venus seulement ajouter quelques fils précieux et nuancés à cette immense et indestructible trame. Tels qu’ils nous ont faits, nous sommes restés. C’est à ce passé presque perdu, qui ne sort aujourd’hui que par lambeaux des abîmes souterrains, c’est à ce passé que nous appartenons, et voilà pourquoi peut-être nous sommes différents du reste des hommes et pourquoi ce n’est même pas notre faute s’il nous faut dire au reste du monde, comme jadis Luther à la Diète de Worms : « Me voici, moi ! Et je ne puis être autrement ! »
Je ne sais si l’on me pardonnera cet étonnement devant le mystère des Eyzies, ni les pensées qu’il m’a suggérées, et qu’on n’attendait pas sans doute. Je dois pourtant ajouter encore quelques mots. On possède, gravé sur un os de renne, le portrait de cet homme primitif, qui eut l’honneur infini de donner à l’humanité ses premiers artistes. Figuré en pleine course, en plein bondissement, il s’efforce d’atteindre la jambe d’un bison qui fuit. Il a le front haut, des joues qui s’amincissent vers le bas, un grand nez droit et tombant, une lèvre inférieure assez courte, mais allongée par une barbe en pointe, le rictus ironique d’un faune. Vous trouverez dans les églises de Saint-Robert et de Rocamadour deux crucifix du treizième siècle. Le sculpteur local qui les tailla dans le tronc d’un chêne des Causses, a donné au Crucifié ces mêmes traits, changeant seulement en expression désespérée le grand rire triomphant du chasseur. Ce fut là peut-être la plainte suprême et inconsciente d’un fils de ces artistes des cavernes. Mais en même temps, il avait prouvé de la sorte la survivance de la race.
TABLE DES MATIÈRES
| Page | |
| Hanoumane | [5] |
| L’Homme d’Alexandrie | [17] |
| Une petite feuille… | [26] |
| Le Devoir | [37] |
| Le Sac | [47] |
| Le livre de Job | [59] |
| Graaf, légionnaire | [68] |
| Une conversion | [76] |
| Le Scaphandrier | [87] |
| La force du mal | [95] |
| Sainte-Hélène | [103] |
| Aux Eyzies, reliques d’ancêtres | [111] |
519-6-20. — IMP. HENRY MAILLET, 3, RUE DE CHATILLON, PARIS.
La Collection des “ŒUVRES INÉDITES” ne publie que des ouvrages inédits des grands Écrivains contemporains.