Et insensiblement, en effet, ils s’habituèrent. Il y avait dans cette écurie des choses tout à fait extraordinaires, des mouches, par exemple, et aussi des animaux plus gros, qui volaient comme des mouches : des moineaux, qui venaient hardiment piquer un grain d’avoine et restaient ensuite en équilibre au milieu du vide, tant qu’ils voulaient !
Et puis on fit sortir Jimmy et Wilkie, et on les mit dans un pré.
Ils connurent alors les couleurs, qu’ils ignoraient. Jamais ils n’avaient vu de vert ! Quelquefois, dans la mine, on leur avait apporté des bottes d’herbes, mais ces herbes leur semblaient à peu près aussi noires que tout le reste de ce qui les entourait. Tandis que ce pré était vert, d’un vert éclatant, et il y apparaissait de petites taches jaunes et blanches, qui sont des fleurs. Ils apprirent ainsi qu’on pouvait distinguer le goût des choses par leurs nuances, et ceci leur fut sujet d’infinies méditations. D’autres expériences leur montrèrent qu’il fallait associer, presque toujours, l’impression de lumière et celle de chaleur, le froid et l’obscurité. Rien n’était plus déconcertant : ils avaient toujours su que le froid et la chaleur sont noirs, également noirs. Enfin, dans ce monde qu’ils venaient de découvrir, la vue n’était pas limitée. Elle s’étendait on ne savait où, bornée seulement par du bleu ou du gris, et ce bleu ou ce gris, on ne le rencontrait jamais, il demeurait inaccessible. Toutefois, ces magies n’avaient qu’un temps. Après une douzaine d’heures, les choses redevenaient comme avant, c’est-à-dire naturelles, normales, raisonnables. Et pourtant ce moment leur était pénible, tandis que tous ces jeux de couleurs et de clartés leur inspiraient une allégresse incompréhensible. Souvent, effarés, ils couraient dans leur pré, sous le soleil, comme de jeunes chevaux. Donc, ils n’avaient pas rêvé : ces choses existaient ! Des souvenirs ressuscitèrent en eux de leurs premières années. Ils furent des chevaux comme tous les chevaux, des chevaux de jour, qui dormaient la nuit.
Puis il arriva que les bords de la mine se remplirent d’hommes. La grève était finie…
Jimmy et Wilkie se retrouvèrent, sans savoir comment, dans la nuit souterraine…
Maintenant, ils associaient des phénomènes entre lesquels, auparavant, jamais ils n’avaient entrevu de lien : quand la cage remontait, elle allait dans ce lieu très vaste où il y avait des couleurs. Ils hennissaient en la voyant partir.
Quelques mois plus tard, Jimmy prit une fluxion de poitrine. Il languit cinq ou six jours et mourut. Et quand Wilkie s’aperçut qu’on mettait son camarade dans la cage, il l’envia…
LES MOMENTS INTENSES
Je voudrais que quelqu’un, quelque penseur subtil et consciencieux étudiât, pour nous la révéler, la cause, qui me demeure mystérieuse, de l’intensité de certains moments. Car notre vie mentale, notre puissance et notre activité mentales ne sont faites que de ces moments-là. Les autres n’échappent pas tous, sans doute, à notre souvenir, mais ce ne sont que des matériaux inertes qui ne prennent de valeur que lorsque nous les allons chercher pour les mettre en place. Tandis que ces minutes d’intensité, ce sont des sommets. Ils culminent, ils nous dominent. Il nous semble n’avoir vécu que pour eux, et surtout par eux…
Assez souvent, ce n’est pas l’objet qui cause ces joies subites, ces espèces de clartés sereines. Comme la venue de la grâce, c’est un mystère. Cela vient de l’intérieur de l’être. On ne sait pourquoi, injustement, il s’ouvre en vous une source temporaire, fugace, d’intelligence ou de sensibilité. Fût-on entre les quatre murs d’une prison, ou dans la nuit, dans le noir, le moment éclate, il est là. Je ne sais quel critique, un voyant, a écrit : « Avoir vu Dieu, c’est s’être vu soi-même. » Telle est l’explication qu’il donne de l’extase mystique, et ne pourrait-on dire la même chose, dans les mêmes termes, de ces minutes d’intensité ? On a le sentiment d’une énergie, d’un pouvoir sans limites, et d’un besoin d’aimer, de se donner, de s’aliéner, mais au fond pour absorber tous ceux à qui on se donne.