D’autres fois, on croit qu’il y a une cause, mais, à y bien regarder, elle est si faible que ce n’est certes pas d’elle que vient la puissance : elle est seulement comme l’onde électrique qui motive la cohérence d’un tube de télégraphie sans fil. Celui-ci ne fait qu’ouvrir le grand courant, jusque-là inerte, et qui maintenant va faire jouer les touches de l’appareil Morse. Et c’est peut-être moins encore, puisqu’après tout, ici, cette onde électrique n’est même pas nécessaire.

Et alors, alors on en vient à se demander si, quand il y a une vraie cause, une grande cause, on ne se trompe pas, cependant, en lui attribuant la crise. Il y a tant d’autres instants, forts, déchirants ou sublimes en soi, des morts d’êtres aimés, des amours triomphantes ou déçues, des succès, même inespérés, qui ne nous ont laissé aucun souvenir, n’ont exercé aucune action. Le vulgaire résume d’un mot : on n’était pas disposé. Et vous le savez bien, n’est-ce pas, qu’il y a des livres que vous avez lus déjà une fois, deux fois, trois fois : vous les avez lus, et voilà tout. Par hasard, vous les reprenez, et voilà que vous êtes, cette fois, bouleversé, transformé. Vous avez compris, vous avez un autre cerveau, par-dessus l’autre, maître de l’autre, plus plein, plus complet ; vous êtes renouvelé.

Et il en est de même pour les paysages, pour les tableaux, pour les hommes et les femmes que vous rencontrez. Vous ne saurez jamais pourquoi, certain jour, ils ont cessé d’être étrangers, pourquoi, au lieu de rester les objets de votre jugement, ils vous ont fait bondir en pénétrant en vous, devenus vôtres, et fécondants. Et cela vient si bien, sans doute, des profondeurs de l’inconscient, que ces moments précieux et sacrés sont beaucoup plus fréquents dans la jeunesse, alors que les sources de la vie sont encore toutes fraîches. Cela est si vrai que les causes de ces enthousiasmes profonds nous paraissent à distance si frivoles ou indignes qu’on aurait envie de les oublier, si on pouvait. Et puis on sent que ce serait de l’ingratitude. Plus on a eu, dans ces années d’ignorance et de conquête, de tels moments salutaires, où il semble qu’on pénètre dans un monde nouveau, plus on a de chances d’être ensuite un artiste ou un homme d’action, suivant que c’est en pensant, en rêvant ou en agissant qu’on éprouva ces joies, — les seules qui fassent que la vie vaille d’être vécue.

LE TACT

Je suis né, nous sommes tous nés ne connaissant d’abord l’univers que par nos mains tremblantes, ardentes, indécises, toujours tendues. Des combinaisons de poids, de volume, de toucher et de forme, puis le mariage de ces combinaisons avec des impressions de couleur et des calculs de distance, tels furent nos débuts dans la vie sensitive.

De tous nos sens, le tact fut celui qui s’éveilla le premier ; mais notre bouche n’exhalait encore que des vagissements inutiles, et quand nous sûmes parler, nos yeux seuls restèrent conscients, avec nos oreilles, notre goût, notre odorat. Eux seuls apprirent à s’exprimer, alors que les sensations du toucher s’enfonçaient dans les profondeurs de notre inconscient : elles y demeurent larvaires, avortées, indéveloppées, parce qu’elles sont muettes et sourdes. Comptez le nombre des mots, des métaphores, des images qui, dans notre langue et dans toutes les largues, se rattachent au toucher : que la tribu vous en va sembler misérable ! On dirait même qu’elle est sur le point de disparaître, qu’elle s’appauvrit, dégénère. C’est que jamais nous n’enrichissons nos impressions de tact par elles-mêmes, en les analysant, en les creusant, en les définissant dans leurs qualités essentielles ou particulières, mais par des emprunts au vocabulaire des autres sens, par une mosaïque de cailloux volés dans d’autres carrières, et sous laquelle ces impressions restent écrasées. Dites-moi s’il est un amant, à moins qu’il ne soit aveugle — ou peut-être sculpteur, — qui, dans l’obscurité d’une nuit sans astres, puisse reconnaître, au seul savoir de ses mains, le visage de sa maîtresse ?

Et pourtant… pourtant ce sens négligé reste à la base, c’est lui qui supporte tous les autres, qui « cause » tous les autres ; sans lui, tous les autres ressemblent à un homme sans squelette. Mais si c’était pour ce motif qu’on le néglige, qu’on le tait, par une sorte d’involontaire pudeur, comme s’il portait en lui quelque chose de si solennel, intime, profond, qu’il en devient obscène, et qu’il paraisse qu’il faille n’en point parler ? Il est l’émanation le plus directe de nos corps ; il est comme nos corps mêmes, il participe à leur nudité, il est nu, — peut-être fait-il peur ! Et alors il est proscrit.

Proscriptions dont n’osèrent point appeler les hardis poètes, les plus furieux contempteurs des plus antiques lois morales, ceux enfin qui se vantèrent de glorifier les sens, tous les sens, et d’évoquer les échos pour lesquels ils s’assemblent, s’unissent et se complètent :

Les parfums, les odeurs et les sons se répondent.

Il n’est pas question du toucher !