Puis, quand la nuit était enfin tombée, ils sortaient tous trois pour errer une heure sur la digue. Une foule bigarrée s’y renouvelait à chaque instant. Les femmes longues et minces, souvent vêtues de blanc, avec des ceintures vertes, roses, noires, éclairaient vaguement l’ombre; les voitures, sur une autre chaussée, se succédaient sans fin; et les chevaux, parfois, faisaient un brusque écart en croisant une étrange caravane d’éléphants, de chameaux, d’onagres, portant des lanternes chinoises, des étincelles électriques, réclame vivante d’un cirque américain. Mais le plus amusant, c’était les chanteurs: non pas les minstrels hurleurs, barbouillés de suie, ivres et stupides; mais des trios, des quatuors d’hommes et de femmes, masqués de velours ou de crêpe, chantant, aux sons d’un piano hissé sur une voiture que traînait un maigre cheval, des chœurs italiens nés sous un ciel plus chaud, des airs passés, quelquefois inconnus et qui semblaient pourtant des souvenirs d’enfance...
Or, un soir, ils entendirent, au lieu du piano habituel, les plaintes d’un harmonium, et, s’approchant, ils aperçurent, entre deux flambeaux qui brûlaient dans des vases de verre, l’instrument touché par une vieille fille dont la figure était laide et charmée. Alentour, une vingtaine de jeunes gens, des «clercs» de banque, des employés de commerce, des boutiquiers, répétaient d’une voix rauque et juste, sans timbre et brûlante de foi, la vieille hymne biblique traduite aux temps héroïques de la Religion:
«Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera partout et à jamais!»
Ils chantaient cela gravement, au milieu des minstrels hurleurs, des romances italiennes, des oisifs et des prostituées. André seul s’étonna.
—L’association chrétienne des jeunes gens, dit le révérend Pearson.
Et il s’arrêta, pour écouter le chef de chœur qui commençait à développer son texte, l’orgueil de sa mission dans les yeux.
Tout près, un escalier conduisait à la grève. Par un instinctif besoin d’isolement et de fraîcheur, André et madame Pearson le descendirent. Quelque chose de doux et d’âcre, une vibration amoureuse, comme un voluptueux volètement d’ailes invisibles, leur donna le frisson, et leurs yeux cherchèrent: la grève était aussi peuplée que la digue. Adossés au mur, couchés par terre, cachés dans l’ombre des cabines, des centaines de couples étaient là, qui s’enlaçaient. Le bruit des pas, l’enquête des regards, ne les troublaient nullement. Ils laissaient passer les survenants sans s’émouvoir, car «ils ne commettaient pas le mal», leur vue n’était pas obscène. Étroitement serrés, se touchant de tout leur corps, ils échangeaient seulement un baiser sur la bouche qui n’en finissait pas, semblait projeter leurs sens dans leurs têtes: caresse à la fois continente et peu chaste, si forte que, dans la petite bourgeoisie, des fiancés s’en contentent durant des années.
—... Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera!» clamait le jeune prêcheur, là-haut.
Ah! ce maître éternel, n’était-ce pas celui qui jetait ces gens l’un à l’autre, et auquel ils sacrifiaient, dans ce culte à la fois stérile et raffiné? Comme le bras de madame Pearson tremblait sous le sien, André l’étreignit tout à coup; elle eut un petit soupir, et leurs bouches se rapprochèrent.
Ils restèrent ainsi, de longues minutes. Devant eux, dans la nuit, croulaient les vagues.