Ce fut ainsi qu’André Dejoie fut initié à la première, et la plus nationale, des voluptés britanniques. Une fois que madame Pearson eut commencé de donner ses lèvres, elle ne fit plus aucune objection pour les offrir perpétuellement, mais lorsque André, enhardi, voulait obtenir davantage, elle lui disait si gentiment: «Behave yourself, you bad man!» (soyez sage, vilain!) qu’il se sentait redevenir enfant; et alors, il restait tranquille pendant cinq minutes. D’ailleurs, la maison était si petite, si banale, que, dans les courts instants où ils se trouvaient seuls, l’enfantillage même du baiser était dangereux. Ils ne se quittaient plus, se regardaient, puis baissaient les yeux, disaient deux paroles et se regardaient encore; et André comprit bientôt que le charme simple et puissant de son amie venait de ce qu’elle n’avait ni vertus ni vices, pas plus que d’idées, qu’elle ne réfléchissait jamais, ne pensait à rien qu’à ce qu’elle avait sous les yeux.

—Elle n’a pas d’esprit, voilà qui est sûr, songeait André: mais a-t-elle une âme?

Elle avait laissé deux enfants à Padston. Mais comme ils n’étaient pas à ses côtés, elle les avait oubliés. André n’apprit leur existence que par une lettre qui donnait de leurs nouvelles. «Mes petits chevreaux, si vous saviez comme je les aime!» Puis une autre chose la divertit, elle n’en parla jamais plus. Si elle était restée fidèle à son mari, c’est que la vie bourgeoise anglaise, surtout dans ces ménages d’église où tout est réglé, casé, codifié, ne lui accordait qu’un mâle et lui enlevait toutes possibilités d’en posséder plusieurs. Elle savait lire, écrire, on lui avait appris à faire des gestes, mais rien n’avait pénétré dans le fond de sa petite tête, où régnaient seulement des appétits, des instincts, un besoin d’imitation et de soumission tels qu’elle prenait en parlant l’accent français, enfin une naïve, et profonde et maternelle bonté. Quand il la suppliait d’être à lui, elle répondait:

—Je veux bien, darling, je veux bien. Mais ici, il n’y a pas moyen!

Cependant, un dimanche, M. Pearson, en sortant de l’office du matin, annonça qu’il était invité à déjeuner par un confrère. Ils eurent ainsi toute la première moitié de la journée devant eux. Ils prirent le parti de fuir, de rôder n’importe où, et marchant au hasard, parvinrent aux premières maisons du village de Shoreham, sur la côte.

—Il y a peut-être des auberges, dit André Dejoie. Et personne ici ne nous connaît. Vous n’êtes plus que ma chérie, vous êtes mon amour, mon grand amour..., et madame Dejoie, si vous voulez.

—Oh! oui, j’aimerais tant. Mais vous n’y pensez pas: un dimanche, dans l’après-midi, sans bagages... Vous ne connaissez pas l’Angleterre: les hôteliers de ce pays ne nous laisseront pas une minute ensemble.

—Hélas! dit-il, nous faut-il trouver une île déserte; mais enfin, si vous tombiez sur la grand’route, si vous étiez malade?

—Malade? Oh! la bonne idée! C’est vrai, je vais me trouver mal, vous allez voir!

Mais il suggéra: