Je ne suis qu’un bourgeois de Paris, assez riche, peu lettré. Je ne comprenais pas que cette Sparte dont il parlait était une autre Sparte, plus proche de nous, et dont nous avions souffert l’insulte; mais sa passion m’entraînait, je lui demandai naïvement:

—Vous êtes poète?

—Moi? dit-il. Si vous voulez: j’ai inventé une lyre, une lyre... Mais non, je ne suis qu’un pauvre expérimentateur de physique, vivant au fond d’un grenier, à Montmartre. Et pourtant, pourtant... Ah! si la guerre éclatait!

Elle éclata! Tous s’en souviennent, de ce jour noir. Elle éclata malgré toutes les prières, les reculades, les agenouillements. Elle éclata, parce qu’on avait trop parlé de paix, trop adoré la paix, trop prêché en même temps la guerre entre classes à la place de la guerre entre peuples; comme si ces gens, là-bas, n’étaient pas, eux aussi, d’une autre classe, puisqu’ils avaient un autre idéal! Les imbéciles qui avaient chanté ces romances, les aliénés qui avaient suscité ces haines, se réveillèrent un matin devant la menace d’une défaite et l’évidence que cette défaite signifierait la ruine matérielle de quarante millions d’hommes, à qui le vainqueur imposerait des conditions telles qu’il leur serait désormais impossible de gagner leur pain. Car ce n’est plus pour se voler des terres qu’on se bat, aujourd’hui, c’est pour s’emparer du travail, pour être seul à pouvoir travailler, et faire de l’or. Ah! tout ce désarroi, tous ces politiciens lâches qui récriminaient les uns contre les autres, et qui tous avaient raison, hélas! de récriminer; et ceux—les fous inutiles—qui demandaient «la vie des coupables». Je rougis encore de honte, quand j’y pense. On se reprit assez vite, pourtant. On savait que ce n’était pas seulement une question d’honneur ou de territoires, qu’on allait combattre pour n’être pas condamné à mourir de faim; et les hommes partirent graves et résolus, à travers les rues muettes.

Seule la figure de Bonaventure éclatait de joie, quand il vint me trouver.

—Vous n’êtes jamais venu dans mon grenier, me dit-il. C’est le moment! Et puis, vous m’aiderez. J’ai besoin d’argent. Vous me donnerez de l’argent, n’est-ce pas?

Je m’aperçus que depuis quelques mois il avait dû boire plus encore que de coutume. Ses traits étaient gonflés dans sa face blême, et ses mains tremblaient. Je l’accompagnai sans confiance, presque sans curiosité, heureux cependant d’une démarche où je trouvais la distraction d’une horrible angoisse: quelques jours seulement nous séparaient de la grande bataille, et après... je frémissais en y pensant.

Bonaventure, en passant devant la boutique d’un armurier, me pria d’acheter quelques cartouches pour fusil de chasse. Nous montâmes ensuite jusqu’à son logis. C’était pis qu’un grenier: un bouge. Dans un coin, les draps sales et défaits d’un mauvais lit. Au milieu de la pièce, une table à tréteaux portant des instruments de physique dépareillés. Rien que du désordre, et en moi l’impression douloureuse que j’avais affaire à un fou, qui vivait dans un rêve grossier, entretenu par la débauche. Il se mit à rire comme un enfant.

—Ça ne vous paraît pas engageant, dit-il. Bah! Le Bon faisait ses expériences sur un coin de table, avec des boîtes de carton. Mais tenez, voici la lyre!

C’était une lyre, en effet, ou plutôt une sorte de cythare qui se distinguait des instruments ordinaires par quelques cordes d’aspect singulier, les unes d’une longueur démesurée, les autres extrêmement courtes.