Certes, je pouvais, je devais me tromper. Dans ce public, je distinguais des têtes connues d’écrivains en quête de sujets, assez méprisables marchands de curiosités littéraires inédites; le gros du troupeau se composait clairement de pauvres demi-fous, vulgaires victimes d’une névrose religieuse que le hasard seul de leurs lectures, ou l’irrégularité de leur vie, de leurs amitiés et de leurs amours avait jetés là au lieu de le conduire au dieu officiel; et pour les autres même, ceux qui ne rentraient point dans ces catégories de négociants malins, de naïfs malades, et de fils de mères pieuses destinés à rentrer dans les voies maternelles, la raison obligeait d’admettre que la banale débauche des grandes villes, la morphine, l’opium, et tous nos autres innombrables poisons modernes, sont d’assez vigoureux sculpteurs pour repétrir ainsi la matière humaine et creuser les plis tragiques de ces masques humains. Oui, tout cela était vrai, mais combien incomplet et peu satisfaisant! Quel événement, quel jeu des choses extérieures, avait mené jusque-là ces dévoyés, au lieu de les laisser doucement rouler sur les grandes routes de la corruption du siècle ou de la foi chrétienne! C’est le fait particulier qui seul intéresse, et d’ailleurs rien ne prouve d’avance qu’il ne se trouve pas des âmes intelligentes, mais folles de vices, ou croyantes et rongées par la douloureuse maladie du scrupule, pour qui ce serait une joie ivre et sincère, logique et délirante, de savoir, savoir à ne pas douter, qu’il existe un être supérieur, adversaire de Dieu, qui se nourrit du mal fait par elles ou dont elles souffrent, qui en rit, qui en jouit, qui en garde de l’obligation et de la reconnaissance: enfin il entrerait du repos dans la certitude de la damnation.

Ces figures, ce soir-là dans cette cave de la rue du Cloître-Saint-Merri,—car les caves étant consacrées à Saturne sont particulièrement favorables aux évocations,—je les pressentais près de moi dans une obscurité rayée d’éclairs fumeux, à l’une des extrémités de la crypte voûtée. A l’autre siégeait le Mage qui tournait le dos aux fidèles, faisant face au triangle où l’apparition devait entrer. Outre les deux cierges, la lumière ne venait que d’un trépied sur lequel brûlaient dans un confus mariage des plantes parfumées et des plantes infectes; l’air humide sentait la moisissure, la verveine, l’encens, l’assa-fœtida, et ces odeurs étouffées faisaient haleter les poitrines et battre les cœurs plus vite. On ne voyait que des lambeaux de choses, les fourrures de femmes frissonnaient sous les soupirs, des mâchoires claquaient; c’était tout, et le triangle, à force d’être seul éclairé, seul regardé, paraissait immense, et restait vide.

—Rien, dit mon voisin, il n’y a rien.

—Ça vous étonne, mon cher monsieur? lui demandai-je.

Je le reconnaissais: il était l’un de ceux dont la physionomie m’attirait dans ces étranges lieux, qui servait d’excuse à ma faiblesse, d’appât à ma curiosité: un petit homme maigre, sans âge, aux mains tremblotantes. Il avait de beaux yeux, clairs, larges, profonds, mais hagards et desséchés d’inquiétude, et toute sa face, indiciblement douloureuse, était comme figée dans l’expression d’une épouvante une fois sentie et dont rien désormais ne pourrait plus en lui affaiblir la mémoire.

A ce moment la voix du Mage répéta plus haut:

«Archange! Archange du mal, je t’adjure, je t’ordonne de paraître sous une forme visible, sans bruit, sans mauvaise odeur, sans scandale, et de répondre à mes questions. Sinon je te flagellerai des plus cruels exorcismes, et je te torturerai avec le Verbe divin de Notre-Seigneur Jésus-Christ!»

—Nous pouvons nous en aller, le spectacle est fini, dis-je à demi-voix à celui qui m’avait parlé. Si votre ami Satan ne vient pas d’abord, il me paraît difficile de le flageller. Votre opérateur commet une pétition de principe.

En effet, Satan persista à ne point se déranger. L’évocateur alors, se tournant vers nous, demanda si les personnes présentes n’avaient pas éprouvé comme un frôlement d’invisibles ailes, ou des attouchements mystérieux, enfin un phénomène quelconque pouvant passer pour un commencement de présence.

—Rien du tout, dis-je, résolument.