Personne ne protesta. Si je n’avais ouvert la bouche, il est bien probable qu’il se serait trouvé quelqu’un pour avoir senti n’importe quoi. Il y a des cas où il faut s’empresser de parler le premier.
L’évocateur, après m’avoir regardé de travers, déclara que la cave ayant été sans doute souillée depuis neuf jours par une présence impure, il était inutile et même dangereux de continuer les conjurations. Après quoi il déclara solennellement l’assemblée rompue.
Mon voisin poussa un soupir, et gravit avec moi les marches usées qui conduisaient au dehors. Il était plus de minuit. Là-haut, dans le ciel, les tranquilles petites étoiles avaient l’air de se moquer de nous; l’air vif de la nuit, entrant dans les poitrines brûlées, rendait heureux, gai, grisait presque. Des ombres sorties de la cave, s’évadaient par couples.
Je me mis à rire, en les montrant à mon compagnon inconnu.
—Regardez, lui dis-je, il y avait là quelques vieilles dames, et de bons petits jeunes gens. Gagez qu’ils ont fait connaissance. Le diable n’a pas daigné venir, il n’y a rien perdu.
Il me répondit, sans sourire:
—Vous vous amusez de nous, monsieur, et vous nous méprisez. Je ne nie pas que vous ayez raison. La première fois que j’ai assisté à une telle séance, je rougissais de moi-même, de ma stupidité, de celle des fidèles qui me coudoyaient. Je n’osais pas me montrer. Aujourd’hui, je n’ai même plus cette pudeur. L’espoir absurde et toujours mal satisfait qui me hante, me tient, me traîne et m’a pris tout entier, il est ma raison d’être dans la vie. Ah! monsieur, vous ne croyez pas, vous, qu’il peut exister un esprit du mal, un être qui n’est peut-être pas personnel, qui n’a pas de formes, une force éparse qui flotte et rôde dans l’air, dans la terre, dans les eaux, qui accomplit les actes pensés, simplement pensés par nous, et dont l’horrible perfidie, malgré nous, est à notre service?
—C’est de la pure folie, à classer dans les manies religieuses.
Je lui dis cela hardiment, malgré mon âpre désir d’entendre sa confession, car je sentais que rien au monde maintenant ne pourrait plus l’empêcher de parler, et qu’il allait livrer son mystère, parce que la nuit était pure, l’obscurité silencieuse et son cœur trop plein.
—Écoutez, dit-il d’une façon précipitée, je m’appelle Hippolyte Liénard. Pourquoi vous cacherais-je mon nom puisque je suis résolu à vous dire le reste, en n’attendant de vous que des railleries. L’aventure dont la mémoire me fait si cruellement souffrir et qui a bouleversé une vie déjà misérable, vous la trouverez banale; d’autres, plus cyniques, diraient heureuse. Ai-je donc un cerveau malade, suis-je né fou? Je ne le crois pas; j’ai rencontré dans le monde une infinité d’hommes dans l’âme desquels je me mirais. Vous peut-être! vous qui me regardez, qui m’analysez, qui m’avez, je le soupçonne, malignement deviné, que ferez-vous de votre science? Rien n’est-ce pas et ma question même vous étonne? Vous ne savez pas agir, et cette impuissance est de nos jours commune. Je puis dire que j’en ai profondément souffert, si profondément que ma honte de moi-même allait jusqu’à l’anxiété, me rendait en même temps timide envers tous et cependant plein de haine pour ceux qui ne me ressemblaient pas.