»L’homme qui m’inspirait le plus cette haine humiliée était naturellement celui que je rencontrais le plus souvent, qui m’était le plus proche, mon beau-frère. Je crois qu’il la sentait, qu’il en comprenait vaguement les motifs et y trouvait plaisir. Je bredouillais en sa présence, il me faisait baisser les yeux, quand il avait disparu j’étais aveuglé de rage, une rage qui m’épuisait, m’abattait, comme si dans ma débilité elle n’eût trouvé à se nourrir qu’à la condition de me dévorer. J’étais cependant intelligent et orgueilleux de mon intelligence, je comprenais tout, il me semblait voir les choses extérieures naître dans mon esprit et s’y arranger en dociles matériaux, les plans que je construisais avaient la grandeur et la beauté des chimères; mais écrire le premier mot de la première lettre utile à leur exécution, me semblait une tâche de géant ou de forçat, ignoble ou trop difficile. Et je savais pourtant que j’étais lâche, je me violentais; j’avais tort de me violenter, car alors je me heurtais à une autre malédiction, l’impossibilité de me défendre contre mes semblables. Oh! je les comprenais bien, je devinais les plus petits mouvements de ces grossières machines: seulement je ne pouvais pas bouger un doigt pour les empêcher de me broyer. Ils me regardaient, je m’effondrais.
»J’avais fait un mariage honorable, j’avais une belle fortune, une belle situation à la tête d’une maison de commission, et je perdis tout, ma fortune, la dot de ma femme, ma position, sottement, fatalement, en voyant très bien ce que j’aurais dû faire pour les conserver. Ce que je bâtis depuis ce moment de drames de vengeance, de romans cruels et réalistes mathématiquement agencés, ce que je vis en imagination mes ennemis souffrir dans leurs biens et dans leur cœur, atteint les extrêmes limites du mal possible. Mais quand je les rencontrais, ces ennemis, je leur tendais la main et me livrais à eux.
»—Tu professes les théories les plus classiques, me dit mon beau-frère, à la suite de ma ruine. Laissez faire, laissez passer, hein?
»Ma femme se jeta à ses pieds pour qu’il me tirât d’affaire.
»—Pas un sou et pas une démarche, répondit-il. Dans six mois tout serait à recommencer. Ton mari est assez idiot, assez paresseux et assez honnête pour échouer en correctionnelle. Tu es plus bête que lui: il fallait demander la séparation de biens. Tant que je vivrai tu ne manqueras de rien, ni tes enfants, ni lui: on ne peut pas le laisser mourir, malheureusement, mais il n’aura jamais cinquante centimes.
»Je devins ainsi le parasite de sa magnifique insolence. Il me nourrissait au même titre et sur le même pied que ses maîtresses, ses chiens et ses chevaux. Plein de vigueur et de volonté animales, jeté dans les affaires pareilles aux miennes, spéculant joyeusement, domptant ses rivaux par sa force physique et sa belle humeur, ne raisonnant jamais, marchant d’instinct, grand chasseur, fort buveur, jouisseur superbe, cet être en roulant sur la société lui arrachait la substance nécessaire à sa vie et à ses vices, pour ainsi dire par la puissance de son poids. Il m’écrasait de son imbécile assurance, de sa vanité de commis voyageur. L’argent lui coulait des mains, il en trouvait d’autre et le jetait de même. Le luxe dont il s’entourait et dont il nous laissait ramasser les miettes salies, était le fruit de fugaces conquêtes, et lui mort, tout disparaissait; mais chose singulière, j’avais autant que lui la conviction qu’un tel homme, sa vie durant pouvait tomber, mais rebondirait comme un de ces grands tigres des Indes dont il avait l’élasticité, les yeux verts, le poil roux, et que tandis que le monde m’avait laissé couvert de honte et de dérision, on lui tendrait la main, on panserait ses blessures, on le mettrait à la tête de troupes nouvelles avec des munitions nouvelles, parce qu’il était une des forces actives de la société, un chef doué par la nature du don de découvrir les sources de la richesse qui perpétuellement tarissent à une place pour reparaître, avec une abondance plus grande encore, dans un autre endroit qu’il faut deviner.
»Sa générosité était aussi égoïste que sa rapacité était inconsciente. Comprendrez-vous ma fureur à la sentir froidement couler sur moi, sans que j’eusse le courage de m’écarter, et de gagner moi-même le pain de ma famille? Quelquefois, par caprice, ou lui-même dans l’embarras, il nous abandonnait, et nous étions plongés dans des difficultés d’autant plus atroces qu’elles étaient mesquines. Je m’abaissais jusqu’à le prier, et il répondait en me désignant plus clairement au mépris des miens. Puis la source se rouvrait, lâchement j’y revenais boire, et ma haine s’accroissait d’autant. Cette situation dura longtemps et je n’ai insisté sur elle que pour faire comprendre le caractère des personnages. Je me hâte d’arriver maintenant au drame qui la ferma.
»—J’ai quatre-vingt mille livres de rentes, disait en riant mon persécuteur, et je te laisserai une belle fortune! un million de dettes! Tu pourras renoncer à ma succession.
»—Au fond il n’était pas dans sa nature de prévoir qu’il pût mourir; mais un beau jour une attaque de goutte le cloua sur un fauteuil, et le fit hurler. Rien n’était plus inconnu, plus extraordinaire pour lui que la douleur et j’eus le plaisir de le voir quelque temps triste, affaibli, déprimé, enfin pareil à moi. Ce changement passager lui fit prendre une disposition qui l’étonna lui-même dès qu’il fut revenu à la santé: il contracta une grosse assurance dont, s’il mourait, le capital devrait être payé à ma femme.
»Une fois guéri, cette mesure devint pour lui le sujet de perpétuelles récriminations, comme s’il eût eu des regrets de ne pas avoir eu confiance dans son étoile et cru plus fortement à son immortalité. Il criait devant moi et devant tous: