»—Vous verrez que maintenant Hippolyte m’empoisonnera! Hein, Hippolyte, tu me ferais bien claquer, si tu étais capable de quelque chose?

»Chose horrible il disait vrai. Maintenant j’entrevoyais la mort de ce malheureux comme une délivrance et comme un triomphe. Je la voyais, cette mort, ou plutôt je me repaissais de cette idée de mort sous mille formes différentes, je n’avais nul scrupule à méditer comment je pourrais être l’auteur d’un meurtre, d’un meurtre bien fait, bien malin, dont personne ne saurait le secret. Et comment l’aurais-je éprouvé, ce scrupule, puisque jamais, jamais je ne serais capable, comme lui-même l’avait dit, d’accomplir mon projet, de donner même le plus petit commencement à ces plans compliqués? Je ressentais, à me plonger ainsi au fond du mal, sans le faire, d’indicibles jouissances; je voyais se dérouler dans un monde imaginaire toutes les phases de l’acte rêvé, si nettement, si véritablement que je m’éveillais de ma veille hallucinée, agité de ces frissons d’épuisement qui suivent, chez ceux qui agissent, les grands déploiements de force, et de plus en plus incapable d’agir. Alors un jour, un jour... ah! je vais avoir fini de parler; soutenez-moi, regardez-moi, souhaitez ardemment que je parle, afin que je puisse parler jusqu’au bout!

»C’était au mois d’octobre, en Bourgogne, dans un pays plat, boisé, humide, où l’Ennemi avait des terres de chasse. Il m’avait traîné là comme il me traînait partout, dans son ironique facilité à faire partager à ceux qu’il avait l’habitude de trouver sur sa route les plaisirs dont il faisait cas. D’ailleurs il avait besoin de bruit, d’activité, d’agitation violente, de tout ce qui m’inspirait du dédain et de l’ennui: surtout il lui fallait du monde, n’importe qui, mais du monde, autour de sa personne. Ce matin-là nous étions partis pour chasser le faisan dans les tirés les plus proches de la propriété. Je ne les avais pas encore vus, il me semble maintenant qu’ils n’existaient pas avant ce jour funeste; ou bien, si je les avais vus, ils n’étaient pas les mêmes. Nous marchions dans une prairie large, moussue, mouillée comme une éponge, coupée de longues lignes de peupliers, verts encore par le bas sous l’effort de la sève agonisante, jaunis déjà vers la cime, et comme dorés d’un immuable coup de soleil. Ils tremblaient doucement, incessamment, et ce bruit léger faisait taire tout autre bruit au monde, sauf les coups de feu qui éclataient par crise, et coupaient mon rêve d’un sursaut. Des arbustes plus bas cachaient les vieux troncs élancés, faisaient une haie de chacune des lignes; ainsi ce paysage d’automne, sous le grand ciel gris, m’enfermait en moi-même.

»Nous marchions de front le long de ces haies, balayant les étroits bouts de pré, et les chiens fouillaient les broussailles intermédiaires que le vol lourd des faisans remuait par instants. Alors je pensais: «Il faut tirer» et quand j’épaulais, l’oiseau était déjà loin. L’idée vague que je devais faire feu s’associait ainsi mécaniquement aux pensées de mon esprit bouleversé et haineux. L’ennemi suivait le côté opposé de la haie le long de laquelle je me trouvais, et j’entendais ses rires, ses encouragements, les élans sonores de la vie qui roulait à flots dans ses veines. Ah! si je le tuais, si je le tuais! me disais-je. Et aussitôt l’image me vint, hanta mes yeux et mes oreilles. Je me figurais voir un faisan se lever, battant des ailes, filant comme une flèche oblique: l’Ennemi criait: «Faisan, faisan! Hippolyte, espèce d’endormi, encore un de raté!»

»Alors je tirais, non pas sur l’oiseau, mais sur cette tête détestée que je voyais à travers les feuilles grelottantes. Elle tombait comme un chardon sous une baguette, j’entendais le bruit du corps énergique qui se roulait, qui ne voulait pas mourir; je fendais les buissons, je courais. Du sang et de la cervelle sortaient d’un gros trou derrière l’oreille de l’homme; un, deux, trois soubresauts, des râles, des yeux retournés, ternes, terribles, qui ne voyaient plus et qui me cherchaient pour m’accuser; et c’était tout. Alors moi, je m’accusais moi-même, je parlais de mon crime involontaire, des misérables intérêts matériels qui s’y emmêlaient, je sanglotais, je me tordais les mains. On ne pouvait pas déposséder ma femme, n’est-ce pas, on ne pouvait pas me convaincre de l’avoir fait exprès: c’était un accident affreux, déplorable, mais fréquent, mais banal, et naturel. Oh! comme je jouissais de toute la scène, comme je l’apercevais avec des sons, des couleurs, des gestes vivants!

»Tout à coup j’entendis:

»—Faisan, faisan! Hippolyte, espèce d’endormi, encore un de raté!

»Le cri avait été poussé dans la réalité des choses de la vie, dans l’extérieur du monde. «Mon Dieu!» dis-je, et je crois que je levai mon fusil, je n’en suis même pas sûr, une détonation éclata, qui me parût lointaine encore comme en rêve, je vis la tête tomber comme un chardon coupé, j’entendis le bruit du corps qui se roulait, ne voulant pas mourir. Comment je sautai la haie, comment je m’arrachai aux ronces, je ne sais. Il était là, l’objet de ma rancune silencieuse et illusoire, à terre, foudroyé, et son sang, près de l’oreille, coulait mêlé à quelque chose de gris. Des chasseurs l’entouraient déjà. Je me mis à crier:

»—C’est moi, c’est moi, moi!

»Et je lus dans les yeux de l’agonisant qu’il croyait que c’était moi. L’horreur de l’acte avait chassé toutes mes égoïstes et féroces méditations de tout à l’heure, ces calculs faits en songeant: cela n’arrivera pas. J’ouvris la bouche pour dire: «Je l’ai fait exprès!»