Bonaventure planta la lyre sur une dalle de grès rouge.

—C’est là, dit-il. Nos troupes sont loin derrière, hors de l’atteinte des vibrations. C’est là!

A perte de vue, des feux de campements brillaient dans l’ombre. Parfois d’un village plus fortement éclairé, les chants de soldats ivres montaient vers nous. A nos pieds un cavalier passa, porteur sans doute d’un ordre, et le retentissement des quatre fers de son cheval, lancé au galop, nous fit blémir.

—Hâtons-nous, dit Bonaventure. Si on venait!

Mais quand il eut pris son grand archet, il cria, malgré nos craintes:

—Il faudrait pourtant quelque chose, quelque chose d’abord... Hourra! J’ai trouvé:

La victoire en chantant nous ouvre la barrière...

La haute lyre sonna les premières notes de l’hymne héroïque. Elles s’en allaient lentes, graves, puissantes. Un corbeau noir et triste s’envola en gémissant. Au-dessus de nos têtes, les sapins s’agitèrent. Il s’épandit de la terreur. Les soldats qui chantaient au loin se turent étonnés, vaguement troublés déjà, ployés sous la menace et le mystère.

—Et maintenant, dit Bonaventure, maintenant!...

Ce fut encore, comme dans son grenier, un silence effrayant, un silence strident, plein d’ombres mordantes, mais mille fois plus fortes, la ruée perfide dans l’air nocturne des vibrations inouïes multipliées par milliards, farouches et toutes puissantes, l’élan muet de la mort qui se précipitait à son but.