—Ah! assez! criai-je. Tu ne vois donc pas, malheureux, que nous aussi nous allons mourir!
C’était en nous la décomposition des cellules nerveuses, la secousse mortelle, la dissolution de l’être. Nous n’y avions pas pensé. Oui nous allions mourir. Je vis tomber Bonaventure, le premier. J’eus à peine le temps ensuite de percevoir une conflagration géante, l’éruption d’un volcan, le bruit de dix mille caissons éclatant à la fois, le crépitement sec et successif de milliards de cartouches, pareil à celui d’une machine à écrire manœuvrée par une main gigantesque. Un clocher à la toiture en forme de bulle, tel qu’il y en a beaucoup dans l’Est, s’ouvrit comme le couvercle d’une grosse marmite avant de tomber sur le sol. Le cri de trois cent mille douleurs et de cent mille agonies répondit à la lyre. Je perdis connaissance.
Quand je revins à moi, un homme me mettait une compresse d’eau glacée sur le crâne.
—Et Bonaventure, demandai-je, mon ami?
On ne me répondit pas. Mais je vis une pauvre forme misérable, étendue à mes pieds. Ses nerfs, à lui, n’avaient pas résisté. La farouche musique de la lyre avait été trop forte pour ses cellules trépidantes et brûlées d’alcool. Mais l’ennemi? Il n’y avait plus d’ennemi. Il n’y avait plus que des débris sanglants, des blessés par centaines de mille, une déroute sans nom, sans exemple, et comme il n’y en aura plus jamais, parce qu’il n’y aura plus de guerre: on n’oserait plus.
La Victoire en chantant... Ah! cette nuit terrible!
FIN