»Et il ajouta tout à coup:

»—Regardez donc votre fusil.

»Je n’y avais pas pensé, je le regardai: je n’avais pas tiré une cartouche depuis le début de la chasse, les deux coups étaient restés chargés! Je me penchai vers le cadavre; j’avais été placé à sa droite et la blessure était à gauche. Innocent, j’étais innocent! D’abord il me sembla que je sortais d’un abîme d’horreur, qu’on me lâchait d’un bagne. Je versai des larmes de soulagement, de joie peut-être, d’infinie compassion pour ce pauvre Linières. Il était coupable, seul coupable! Cet homme qui n’avait jamais eu pour l’objet de ma muette et furieuse haine que la plus franche amitié, ce tireur réputé excellent, qui au moment du fatal coup de fusil n’avait que des pensées vagues d’universelle sympathie, c’était un meurtrier; et moi, qui pendant des années avait construit des plans de mort et de vengeance, qui remâchais un de ces plans au moment de accident, qui avait vu d’avance tous les détails de son exécution, j’étais innocent, on me tendait la main, on me plaignait. Mes larmes se séchèrent, je faillis rire, ma tête se déchirait. Non, c’était impossible. Longtemps je contemplai sans y croire ce monstrueux spectacle: ce mort, sur la tombe duquel allait s’élever mon indépendance mondaine, moi, pur aux yeux des hommes, et ce malheureux, inconscient agent de la fatalité.

»De la fatalité? Je vous le demande maintenant, oserez-vous prononcer ce mot sans arrière-pensée? Je le répète, j’avais tout fait, tout vu, tout prémédité, et tout était arrivé, parce qu’une machine humaine avait accompli le petit acte insignifiant de presser une gâchette «sans s’en apercevoir», comme Linières le dit plus tard lui-même. Non, rien n’explique cela, rien. Il existe une classe bâtarde de médiocres savantasses qui ergotent sur les phénomènes de projection de la volonté, qui rappellent le cas d’Esdaile, ce médecin anglais qui endormait à distance des centaines d’Hindous et les poussait à des œuvres qu’ils exécutaient aveuglément et sans le savoir. Mais Esdaile avait déjà magnétisé ces gens, il n’avait pris que lentement sur eux cet empire absolu, et il voulait l’exercer. Moi, je ne connaissais pas Linières, je composais un roman malicieux dans une infirmité de volonté complète, je tuais un mandarin. L’Église catholique dit très simplement qu’il y a des péchés en pensée. C’est bien, j’ai donc péché. Mais mon péché s’est fait acte, vie et mort, et c’est là le mystère qui me ronge l’âme.

»Aujourd’hui j’en suis arrivé à croire qu’il existe, épandue dans l’espace et toujours présente, une Force du Mal qui dort peut-être, qui est neutre, comme l’électricité reste neutre à moins d’un état spécial des corps, puis qui tout à coup s’allume à un choc jaillissant de notre cerveau perverti, emprunte à la matière ambiante une matérialité, se précipite, trouve sa route, son moyen, nuit, détruit, et nous laisse pantelants devant un résultat que nous avons souhaité, mais pour lequel nous jurerions, et tous les jurys et les juges du monde jureraient que nous n’avons rien fait. J’ai parfois, comme vous, assisté à la chute d’un homme public à mine sombre et froide, ou hautement cynique, et dont les amis avouent qu’il a le mauvais œil. Il s’écroule sous le déshonneur ou les moqueries, puis reste à plat, immobile comme une pierre. Un peu de temps s’écoule, et l’un de ses ennemis tombe, un autre est déshonoré, un autre se suicide, un autre est tué par un inconnu qui ne se comprend pas lui-même, et c’est une suite de catastrophes dont nul n’aperçoit le lien mystérieux; mais moi, je frissonne en songeant que le mal s’est éveillé et a rebondi sur les objets de l’amère et toujours brûlante rancune de cet homme. Eh bien, si cette force existe, pourquoi n’y aurait-il pas des expériences qui le prouveraient? Je ne crois pas plus que vous à l’anthropomorphisme idiot de conjurations pareilles à celle que nous venons de voir, mais quelque chose peut en sortir, comme après des siècles, la chimie est née de l’alchimie. Parfois pourtant je doute, puis ma hantise me reprend, et ce sera ainsi jusqu’à ma mort.

—Monsieur, lui dis-je, vous m’avez trop vivement intéressé pour que je veuille vous contredire, mais vous savez qu’on est arrivé à tout calculer, même les probabilités de ce qui paraît improbable. Il y avait peut-être une chance contre cinquante mille pour que votre pensée coïncidât avec l’événement: vous êtes tombé sur cette chance.

—Et la proportion des probabilités de... mon hypothèse, l’avez-vous calculée?

—Ce n’est pas la même chose. On n’additionne pas des oranges avec des pavés, ni des contingences naturelles avec des inventions métaphysiques. La sagesse des nations, l’arithmétique et le troupeau bêlant des professeurs de philosophie sont par hasard d’accord sur ce point. Mais, mon cher monsieur, puisque vous tenez absolument à des rêves qui ne sont pas de cette terre, ne pourriez-vous en découvrir de moins capables de troubler votre repos? Si vous n’êtes méchant qu’en pensée, vous n’êtes pas, après tout, plus méchant que la meilleure partie des hommes, votre ennemi n’était qu’un égoïste vulgaire, et, sans doute, il avait bien aussi sur la conscience quelques péchés cachés qui appelaient la vengeance du ciel: et c’est pourquoi, de vous soustraire à une tentation toujours renaissante est peut-être entré dans le propos de la personne inconnue qui a fait le monde par des procédés inconnus.

—Je ne vous comprends pas, murmura mon compagnon.

—Vous cherchez à expliquer votre cas par la possibilité d’action d’une puissance du mal. Des âmes plus naïves que la vôtre, ou d’épiderme moral autrement tissé, diraient qu’elles y voient la marque... mon Dieu, de la main de Dieu: on lui attribue beaucoup de choses.