—J’l’ai reconnu au mariage, dit l’homme.
—Alors, vous avez le consentement de la mère?
Il sourit, satisfait de lui-même. Sa femme «signait son nom» sans savoir lire. Il lui avait fait signer n’importe quoi, sous prétexte d’un papier pour le percepteur.
—Vous n’avez pas de ressources? continua l’employé.
Le Jean Perdu ne répondit pas directement.
—J’suis un enfant trouvé, dit-il d’un ton brusque. Alors pourquoi qu’lui aussi, il s’rait pas un enfant trouvé?
Petit Pierrot croquait toujours ses pelotes. Le sucre fondu lui dégouttait par les coins de la bouche, avec de la salive. Une femme vint, qui l’emmena.
—Vous ne l’embrassez pas? fit le monsieur.
Le Jean Perdu lui jeta un regard surpris, et tourna le dos. Mais une grande barre coupait son front, entre les deux yeux. Il songeait que maintenant, à la maison, il lui faudrait dire ce qu’il avait fait, et dompter, par la force de ses poings, les éclats d’une douleur qui l’importunerait.
Il battit sa femme très longtemps. Elle ne sentait pas les coups, et hurlait comme une bête fauve. Les femmes ont besoin d’être plaintes: suprême tristesse, les voisins n’eurent pas de pitié. Pourquoi s’était-elle laissé faire un enfant par le Perdu? Pourquoi l’avait-elle épousé, cet homme sans famille, et méprisé? Il était fraudeur et braconnier; mais à ces métiers, qui n’entraînent aucune déconsidération dans nos campagnes, on le soupçonnait de joindre celui de voleur de bestiaux, ce qui ne saurait être pardonné. Elle prit à la fin les yeux durs de ces malheureux auxquels personne jamais ne parle, et vécut comme auparavant. Elle travaillait dans les fermes, car le Perdu n’avait guère coutume de rien lui donner. Et il lui était encore réservé une autre douleur et une autre humiliation.