LA BONBONNIÈRE

Si j’avais imaginé le récit qu’on va lire, j’y aurais pu mettre plus d’art, et surtout plus de clarté. Mais justement, comme je ne veux en rien altérer la vérité, je suis obligé d’exposer les faits tels qu’ils sont. Ils gardent pour moi-même une physionomie quelque peu troublante et mystérieuse. J’ai vu. Je jure que j’ai vu! Mais il m’est impossible de m’expliquer complètement et d’expliquer aux autres comment j’ai pu voir.

Il y a quatorze ans—c’était par conséquent en 1893—j’arrivai de France à Londres et pris logement au Midland Hôtel. C’est un grand caravansérail dont l’architecture affecte ce style néo-gothique pour lequel les Anglais montrent un goût excessif et regrettable. Il est rarement fréquenté par les voyageurs venant du continent, mais le manager, dont j’avais fait la connaissance à Nice, m’avait promis, si je voulais bien honorer son établissement de ma clientèle, un traitement de choix. Malgré les nervures ogivales des plafonds, qui font ressembler ses longs couloirs aux bas-côtés d’une cathédrale, le Midland ne se distingue guère du Continental, du Charing-Cross ou du Métropole. Il flotte dans ces immenses auberges modernes une sorte d’énorme ennui. Tout y est neutre, correct, dépourvu d’originalité, depuis la livrée des valets jusqu’à la cuisine, jusqu’aux nuances des tentures et des tapis. Un grand hôtel contemporain est certes l’endroit du monde le moins propice à faire naître une hallucination.

Une hallucination pure et simple, évidemment, du genre le plus vulgaire! J’étais rentré assez tard, ayant passé la soirée dans un théâtre qui était, si ma mémoire me sert bien, le Criterion. Je pris ma clef des mains du hall porter, montai trois étages, l’ascenseur ne fonctionnant plus à cette heure tardive, et parcourus le corridor sur lequel ouvrait ma porte, d’un pas assez lent, car je ne connaissais pas encore suffisamment la topographie des lieux. Je dis tout cela pour bien prouver que j’avais encore à ce moment les nerfs parfaitement calmes. D’ailleurs, rien d’anormal dans cette pièce, meublée d’un lit de cuivre, d’une armoire à glace modern-style, de quelques sièges confortables et d’une table-bureau recouverte d’une épaisse plaque de verre. Je me déshabillai rapidement et me mis au lit, après avoir éteint l’électricité.

J’avais tourné la tête du côté de la muraille et cherchai le sommeil. Il ne vint pas. J’éprouvais d’insupportables battements de cœur. La cause de cette angoisse se précisa d’abord dans mon esprit, dans mon esprit seulement: «il y a quelque chose d’insolite ici, tout près de moi». Puis ce sentiment prit la forme d’une conviction: «Ce n’est pas quelque chose, c’est quelqu’un. Et si je me retourne, je le verrai!» Enfin: «je le verrai, mais il vaut mieux en finir!»

Je me retournai donc et je vis: une silhouette longue et maigre, à demi assise sur la table-bureau, un pied portant sur le tapis, l’autre suspendu en l’air. On se demandera comment je la pouvais distinguer dans l’obscurité profonde: c’est qu’elle était elle-même la source d’une très pâle lueur violette, qui en montrait les principaux linéaments: deux yeux creux sous des sourcils noirs, une bouche aux lèvres minces et où manquait l’une des incisives supérieures, l’ensemble de la figure d’un ovale allongé. Le torse était couvert d’un veston d’intérieur en étoffe souple; les boutons d’os y faisaient de petites taches sombres.

J’ai lu, depuis ce temps-là, beaucoup de récits d’apparitions: la plupart attribuent aux fantômes une physionomie particulièrement inquiète et désolée. Les traits de l’image faiblement lumineuse que j’avais devant moi me semblèrent, au contraire, avoir quelque chose de froid et d’impersonnel comme une photographie. Je n’éprouvai pas non plus cette impossibilité de me servir de mes membres, décrite par certains observateurs qui pourtant sans doute étaient sincères. Et j’avais moins peur qu’au moment où je n’avais pas encore regardé. Les battements de mon cœur se calmaient. Je pensai:

«Il faut que je me lève et que je marche droit vers cette chose. Si elle se dissipe quand j’irai vers elle, ce n’est qu’une hallucination de la vue, du genre le plus ordinaire, venant de la fatigue causée par mon voyage. Je le sais, parce que tous les ouvrages sur les maladies nerveuses le disent. Si elle ne se dissipe pas... alors, c’est plus grave: c’est que je deviens fou.»