Je me levai, je fis un pas, et le fantôme disparut! Je me souviendrai toujours de cette minute victorieuse.
«Voilà ce que c’est, pensai-je, que de savoir et d’être prêt. C’était une hallucination. Rien qu’une hallucination. Eh bien, je ne suis pas fâché d’avoir passé par là.»
Je me recouchai, la tête contre le mur. Au bout de quelques minutes, une voix intérieure me dit: «Tu sais, la chose est revenue!» et elle était revenue, en effet. Je tournai le bouton de l’ampoule électrique et tâchai de lire. Mais, malgré mes efforts pour m’absorber dans ma lecture, j’eus l’impression si vive que le fantôme n’était invisible que parce qu’il était pour ainsi dire noyé dans la lumière, et cette conviction avait quelque chose de si horrible et harassant, que j’éteignis de nouveau: il était bien là, dans la même pose, avec son air de portrait. Je remarquai alors qu’il m’apparaissait à de certains instants avec plus de netteté, tandis qu’à d’autres sa silhouette s’affaiblissait. Vers deux heures et demie du matin, elle s’évanouit complètement et je pus m’endormir.
J’avais passé la nuit précédente en chemin de fer et en paquebot et ne me réveillai que très tard le lendemain. J’allai à des rendez-vous d’affaires, je partageai le repas de vieux amis, heureux de me revoir. Ils m’emmenèrent encore au théâtre. Je tendais toutes le forces de ma volonté, non pas pour oublier les événements de la nuit, mais pour fixer mon attention sur les objets qui se présentaient à moi: j’y réussis avec une facilité qui m’étonna. A la fin même, plein de confiance, j’essayai de me rappeler la vision que j’avais eue. Je n’y parvins qu’avec peine, exactement comme si j’avais essayé de me souvenir d’un rêve. Mais vers onze heures du soir, comme j’écoutais le troisième acte de la Gaiety Girl, je ressentis la même angoisse et les mêmes palpitations, j’eus la même conviction que la veille: «Il y a quelqu’un dans ma chambre!» Et en même temps, j’étais dévoré par la curiosité affreuse de savoir si l’ombre y était vraiment, si je la reverrais. Je prétextai une grande fatigue, sautai dans un hansom, rentrai au Midland Hôtel. Il était moins tard que la veille et l’ascenseur fonctionnait encore. Tandis qu’il glissait sur sa tige d’acier, je sentais ma certitude grandir: «Il y est!» Et l’ombre, l’hallucination, l’apparition, qu’on lui donne le nom qu’on voudra, était là, en effet. Je ne m’étais pas trompé. Cette fois, le fantôme était assis dans un fauteuil et en costume de nuit. Il s’évanouit quand je marchai vers lui, se reforma aussitôt que je fus au lit, et disparut, comme la veille, au bout de quelques heures.
J’étais bien décidé à changer d’hôtel et je descendis le matin dans la salle à manger avec l’intention de demander ma note. Mais, comme je finissais une tasse de thé, je dirigeai instinctivement mes yeux vers une personne qui poussait à ce moment une chaise vers une table voisine de la mienne. Je faillis crier. L’ombre, l’ombre qui m’avait hanté deux nuits durant, était devant moi, mais sous la forme évidente d’un vivant! Je reconnus son costume, sa haute taille, ses yeux creux, ses sourcils noirs, ses lèvres minces, le petit trou sombre que laissait à sa mâchoire supérieure une incisive manquante. J’en fus d’abord rassuré jusqu’à la joie.
«C’est la première fois, songeai-je, qu’on aura vu un fantôme déjeuner!»
Le fantôme, en effet, se fit servir deux œufs à la coque et du café au lait. Je demandai son nom: Karl Ebstein, de Vienne, le célèbre marchand de tableaux et d’objets d’art. Il occupait une chambre au même étage que la mienne. Je ne vis plus que la bizarrerie de l’aventure et je n’eus pas trop de peine à ridiculiser mes terreurs: «Seules les ombres des morts, me disais-je, ont le droit d’embêter les vivants; et ce marchand de bric-à-brac n’a pas son acte de décès. Si je le priais de se mettre en règle?»
Tout à coup, une autre idée, formidable, écrasante, tomba sur mon esprit, qui plia comme un homme croule sous le bond inattendu d’un tigre: «Ne ris pas! Cet homme t’est apparu parce qu’il va mourir!»
Toute la journée, je fus poursuivi par l’idée qu’il allait mourir et que, puisque je le savais, c’était mon devoir de le mettre en garde contre son destin. Mais il m’eût pris pour un fou. Les heures s’écoulèrent avec une lenteur désespérante. Maintenant je désirais presque revoir ce «double» étrange qui, deux fois déjà, était venu me faire visite. Il vint. Et même, jamais, semble-t-il, je n’avais si nettement distingué ses traits. La lueur violette qui l’éclairait me parut plus forte. Il était assis à ma propre table, mais sur cette table qui était mienne, un objet, aussi fantomatique que lui et dont je savais très bien qu’il n’avait aucune réalité palpable, brillait pourtant d’un éclat extraordinaire: une petite boîte oblongue, en or pâle et ciselé, probablement une bonbonnière ancienne. Toute une scène était peinte sur le couvercle: plus de cinquante personnages minuscules écoutaient le boniment d’un vendeur d’orviétan perché sur un chariot. Les couleurs étaient si vives et chatoyantes, que je me mis à penser, avec une liberté d’esprit singulière, au talent de l’artiste qui, dans un travail de miniature avait employé les procédés de division de tons de nos impressionnistes. Et, je comprenais bien, cependant, que j’étais toujours le jouet d’une hallucination, puisque, si j’avais vu la bonbonnière réellement, j’eusse été obligé d’en rapprocher mes yeux, et probablement de me servir d’une loupe, pour reconnaître ces détails que je voyais ici impossiblement, à distance.
... Subitement il se passa une chose qui me dressa tout droit sur mon lit, avec une sensation d’épouvante plus âcre, plus directe mille fois que toutes celles qui m’avaient bouleversé depuis trois jours. J’ai dit que les traits de l’ombre avaient eu jusque-là l’immobilité d’un portrait. Je les vis subitement ravagés par une expression de souffrance et de peur indicibles. La bouche s’ouvrit, les bras, les jambes battirent l’air, il tomba.