Avez-vous quelquefois entendu appeler «Marie» par une dame qui a une bonne voix, bien pointue? M. Barbier-Dacquin eut un petit sursaut. Il n’avait jamais pu s’habituer à la voix de sa femme, à cause d’un souvenir d’enfance, qui lui était pénible: le sifflet des locomotives qui passaient, la nuit, à cent mètres de sa petite chambre, près de Tulle. Il soupira.
—Marie, continua madame Barbier-Dacquin, la blanchisseuse de fin n’est pas encore arrivée?
Il résulta de la conversation qui suivit, et dont il eut le regret de ne pas perdre un mot, à cause de l’exiguïté de l’appartement, que la blanchisseuse de fin n’était pas arrivée, que c’était lundi, que c’était le jour par conséquent où cette petite bête de Céline devait rapporter le linge de madame et de ces demoiselles, qu’elle ne le rapportait pas, qu’elle s’était sûrement amusée en route, et que c’était odieux, odieux, odieux!
M. Barbier-Dacquin eut un petit sourire de satisfaction humanitaire, et aussi de rancune satisfaite:
—La petite Céline ne viendra pas, songea-t-il. Elles ne l’auront pas, leur linge. Hier, c’était dimanche, et les blanchisseries ne travaillent plus le dimanche: nous n’avons pas voté la loi pour rien, la loi sur le repos hebdomadaire!
M. Barbier-Dacquin, c’est un député, et aussi le meilleur des hommes. Il n’y a pas là de quoi s’étonner. Ils sont plusieurs centaines, dans ce grand palais du bord de l’eau, et de toutes les sortes: des grands et des petits, des gras et des maigres, des riches et des pauvres, des méchants et des bienveillants, des ambitieux et des modestes, des paresseux et des agités, d’autres qui ont l’esprit faux, quelques-uns qui ont de l’esprit, beaucoup plus que vous ne pensez qui ont de l’honneur, de ce bon honneur un peu étroit, mais si beau, qu’on a encore en province où tout le monde vous connaît, où on est solidaire de toute sa famille, et de ses vieux amis, autant que de son comité électoral. M. Barbier-Dacquin croit très sincèrement à son programme, à la démocratie, au progrès. Il est modeste, un peu court d’esprit, un peu long d’éloquence, et rigoureusement honnête. Ce n’est pas un homme riche; et pourtant il ne souhaite pas s’enrichir, bien que ses rentes soient minces et que sur les quinze mille francs de son traitement il lui faille économiser, afin de payer sa campagne électorale, dans quatre ans. Comptez aussi qu’il a des frais, que les sociétés de gymnastique et les fanfares de sa circonscription exigent son obole. Madame Barbier-Dacquin et ses filles disent qu’elles sont raisonnables, et il le croit; mais pour aller aux soirées officielles, et dans les théâtres subventionnés, qui se font un devoir d’accueillir gratuitement quelquefois les familles parlementaires, il faut bien quelque toilette. Elles n’ont pas grandes réserves dans leurs armoires: on achète ce qui se montre, plus que ce qu’on cache. Alors la blanchisseuse de fin passe souvent.
Elle passe sous la forme de Céline, apprentie, qui a quinze ans. J’espère que vous l’avez rencontrée. Elle est jolie. Nul ne sait comment, car elle n’a pas le nez bien fin, ni la bouche bien petite, mais ce nez est d’une gaieté jeune, et la bouche s’ouvre comme pour sourire au nez. Elle a aussi beaucoup, beaucoup de cheveux, couleur de soleil couchant, nettement tordus sur sa nuque, casqués sur ses deux oreilles, qui sont faites comme de petits coquillages; et ses sourcils presque droits, audacieusement, sur ses deux yeux gris passent comme un beau pont sur une eau claire. M. Barbier-Dacquin aime quand elle vient.
Il aime quand elle vient: n’allez pas chercher autre chose. C’est un assez vieux bonhomme, très pur de mœurs et d’une vertu presque timide. S’il désirait—comment dirais-je?—s’il désirait autre chose que le plaisir qu’il a de la regarder, pour demander cette autre chose il ne saurait comment s’y prendre. Et comme il faut que toujours il systématise un peu, dans sa pensée très innocente Céline représente le peuple, et ainsi lui en donne l’amour. Lorsqu’il discuta en commission la loi sur le repos hebdomadaire, cette grande loi à laquelle il s’attend que son nom reste attaché, c’est à Céline qu’il a pensé, c’est elle qu’il a gardée en vue. Et quand il s’est dit, dans son langage, qui est assez lourd: «La démocratie travailleuse goûtera un peu plus de bonheur», cela signifiait: «Cette petite Céline, que je vois deux ou trois fois par semaine, elle aura tout son dimanche!» Il comptait peut-être lui demander, un jour de courage, avec qui elle le passerait. Mais pardonnez-lui; les hommes sont des hommes, et s’ils ne le sont que gentiment, c’est tout ce qu’on peut exiger de leur faiblesse.
Il l’interrogeait sur son métier. Céline répondait presque du bout des lèvres, étonnée que des affaires que tout le monde connaît pussent intéresser un monsieur comme il faut; un peu méfiante, et même presque sûre qu’il voulait se moquer d’elle. Il fallait lui arracher les paroles.
—... Y a la mécanique, oui: un poêle de fonte pour chauffer les fers, qu’on met sur des plaques. Et c’est moi qui le bourre avec du coke. Alors on repasse, les linges fument; ça fait de la chaleur humide, comme si ça serait une baignoire. Les plaques de fer, bien sûr, elles rougissent. Il fait chaud en juillet, ah! oui... Il y a aussi un autre feu, pour les petites lessives qu’on fait chez soi... La boutique, si c’est grand? Non ça n’est pas grand. C’était une crèmerie avant. Mais on laisse ouvert sur la rue de Bagneux. Les passants regardent, on regarde les passants.