—C’est pas juste! dit l’homme qui avait parié pour le rat. Il doit l’tuer avec les dents!

Mais d’autres étaient d’un avis contraire. Patsy entendit qu’on s’injuriait au-dessus de la boîte. Alors quoi? s’il étouffait le rat, on lui refuserait sa demi-couronne! Ah non! Il lâcha le rat, qui fit un mouvement pour fuir... Un bruit de mâchoire qui se referme, d’os, de peau, de chairs mâchées, broyées, triturées. Ça y était, cette fois! Patsy bouffait son rat par le milieu du corps, et il serrait, serrait, serrait! Il étouffait dans cette boîte, où il ne respirait plus que par le nez, mais il serrait toujours, presque évanoui de chaleur, d’angoisse et de dégoût.

Il sentit pourtant qu’on lui frappait doucement l’épaule.

You’re the winner, man, the brute’s dead!

(Vous avez gagné, lui disait-on, la bête est morte!)

Il lâcha prise et sortit la tête du trou. Son sang coulait par six blessures, deux au nez, deux dans la bouche, deux à la lèvre supérieure. On l’assit sur une chaise pour le laver sommairement avec une éponge. Il souriait, les yeux très vagues, dans une impression de gloire. L’homme qui avait parié sur sa chance lui offrit un verre de whisky, et il le but. Le patron lui avait remis la pièce d’une demi-couronne, qu’il serra dans sa poche, sous son mouchoir.

Et tout à coup, son orgueil d’Irlandais se réveilla: l’idée de ce qu’on se doit. Quelqu’un lui avait payé un verre, et il n’avait pas rendu la politesse! Il commanda deux autres whiskies et paya six pence pour les deux. Mais l’homme fit renouveler les consommations.

A minuit, un policeman passa d’une façon ostensible devant le bar: il fallait fermer. Le patron poussa tous ses clients dehors. Patsy sortit avec le monde. Il titubait très fort. Dans le coin le plus sombre de Larch-Lane, il s’arrêta, eut un hoquet et vomit trois fois. Puis il fouilla dans sa poche, et la trouva vide; tout ce qu’il avait gagné, dans cette bataille, il l’avait bu, pour l’honneur. C’est alors seulement qu’il se rappela qu’il n’avait pas mangé.