—Il n’ont point mangé depuis hier soir, dit-il. Il voudront manger, p’t’êtr’ ben.

On disposa la nourriture sur le seuil de la porte. Les deux chiens ne bougèrent pas. Ils n’avaient pas l’air de voir.

Alors, tous les hommes qui étaient là se ruèrent sur eux avec des bâtons. On était bien obligé d’en finir, on ne pouvait pas rester là toute la journée, il fallait bien les assommer. Les morts c’est fait pour être enterré: ces brutes de chiens ne comprenaient pas ça.

Ils ne comprenaient pas çà, mais ils savaient la manœuvre! Ils étaient d’attaque, ils étaient de combat. A chaque assaut, ils reculaient un peu, se tassaient sous le lit, puis lançaient leur gueule puissante: un seul jappement, un seul coup de crocs, et le compte y était! S’ils étaient atteints à leur tour, ça ne se voyait pas, sous le rude matelas de leur poil gris; et l’étroitesse même de la porte basse les empêchait d’être tournés.

Alors, le châtelain se tourna vers Pierre Bel:

—Avec deux cartouches de chevrotines!... fit-il.

Le garde-chasse leva les bras.

—Moi, dit-il, moi! Un chasseur, un garde!

Il ne savait pas dire, il n’avait pas d’éloquence, mais il sentait bien, dans le fond de son âme, qu’il ne devait pas tuer des bêtes d’une race alliée à l’homme depuis des milliers de siècles, des bêtes qui le servent contre les autres bêtes. Ça ne se peut pas, c’est un crime.

—Eh bien! dit le châtelain à contre-cœur, qu’on aille me chercher mon fusil.