—... Chambre? dit-elle d’une voix un peu rauque, inhabituée au français.
—Oui, coucher; des lits, hein! De bons lits! fit Bottiaux.
Elle leur alluma des bougies en souriant, leur montra leurs chambres, et se retira.
Mais Béville, quand il fut couché, s’aperçut qu’il ne pouvait pas dormir. Il se sentait bien trop fier, bien trop exalté par les parfums de la nuit, par la rapidité de la course, par ce sentiment si fort de reconnaissance envers la vie qui pénètre tous ceux qui viennent d’échapper à un danger. Alors il se rappela les paroles du valet de garage, quelques heures auparavant: «La Bretonne? elle est là pour ça!» Il sortit de sa chambre, pieds nus, silencieusement.
Béville avait vu où dormait la Bretonne: dans une espèce de soupente, un cabinet ménagé sur l’escalier, entre le rez-de-chaussée et le premier étage. Il y alla tout droit, sa bougie à la main. Oui, c’était bien là: elle dormait, sur un pauvre lit de fer, les cheveux défaits, une main sous sa tête pour la relever un peu parce qu’elle n’avait pas d’oreiller. On ne voyait de sa chair qu’une gorge bien remplie à partir du cou, et la rondeur délicate d’un sein très jeune. Béville lui mit une main sur l’épaule et l’embrassa. Il avait soufflé la bougie. La fille s’éveilla en sursaut, étendant les mains en avant, d’un geste instinctif:
—Ma doué! fit-elle.
Mais Béville, déjà, la tenait dans ses bras, et elle sentit de nouveau sa bouche sur la sienne. Ah! oui, c’est vrai, elle était la Bretonne, on l’avait prise pour ça, payée pour ça: trente francs par mois, et les cadeaux des voyageurs en sus. Et enfin, celui-là c’était un monsieur! Des siècles de domination, presque d’esclavage, avaient enseigné à sa race qu’il faut toujours, obéir aux «messieurs», aux chefs, aux maîtres: les hommes les suivent à la guerre, les femmes au lit. C’était donc qu’il fallait se soumettre. Sa pauvre petite âme asservie n’osait pas protester. Seul, son corps, parce qu’il était encore pur, se refusait et avait horreur. Toute vierge se défend, toute vierge a peur. C’est un instinct sans doute que la nature a mis en elle afin qu’il lui faille du courage pour se donner, et qu’ainsi elle ne se donne que par choix, et comme en sacrifice à celui qu’elle aime. L’humble barbare, vendue comme aux temps antiques, mais plus bassement encore, éprouvait cette horreur. Elle supplia, en mots confus et précipités, dans son langage obscur, celui qu’on parle là-bas, sur les bords de la mer de l’ouest, le seul qu’elle connût; et Béville ne comprit pas.
Il ne sut jamais pourquoi celle qui était là ne lui rendit aucun des baisers qu’il lui donna, avant de l’avoir possédée. Jamais non plus lorsque, mâle satisfait et pourtant tristement déçu, car tel est le châtiment des mâles insoucieux et brutaux, il ne pensait qu’à laisser une offrande et fuir;—jamais il ne sut pourquoi une bouche effleura, non pas ses lèvres, on n’eût pas osé, mais sa joue et son front: caresse d’enfant timide qui aurait tant voulu, tout de même, ah! oui, tant voulu s’inventer le souvenir d’une ombre de tendresse véritable, après l’horreur du stupre. Il n’y eut rien! Il s’en alla. C’est tout.
Le lendemain, dès l’aube, Jalin vint réveiller ses deux amis. Béville, quand il descendit, avait presque oublié. Les hommes heureux n’ont pour ainsi dire pas de souvenirs. Il vivent en avant, ils escomptent chaque jour une volupté future. S’il avait songé à l’événement de cette nuit, il se fût seulement trouvé un peu vil, et, comme il le savait, il s’arrangea pour divertir sa pensée sur d’autres objets. Jalin avait d’ailleurs tout disposé déjà pour le départ. La note était payée, le moteur embrayé. Il lança au vol à ses deux compagnons leurs manteaux et leurs casquettes.
—On part! Ouste!