Il prit du recul, dans la cour du garage, pour franchir le seuil et tourner dans la rue. A ce moment apparut, au seuil de la même porte, l’esclave broyée qui l’avait ouverte, tout à l’heure, dans la nuit. Elle venait de sortir de sa chambre, sans doute après avoir longtemps veillé, solitaire et salie. Elle portait le même costume humble jusqu’à l’abjection, la chemise rude, la casaque sans grâce. Elle ne s’était pas coiffée, elle n’était pas belle, sa jeunesse même avait quelque chose de terni, et, de ses yeux infortunés elle regardait, regardait inutilement. Car la chose affreuse qui avait peut-être laissé en elle de vivantes conséquences, elle s’était passée dans l’ombre impénétrable, et de ces trois hommes, elle n’arrivait pas à savoir lequel c’était. Elle ne le saurait jamais.

L’automobile vira, bien en main, et prit son élan. Bottiaux dit en rêvant:

—Les yeux de cette Bretonne... A quoi me font-ils penser? Ah! oui, juste ceux de cette bête, la nuit. Vous avez vu?

—Non, dit Béville, je n’ai pas remarqué.

LE MIRACLE DE TOLLENAËRE

Tollenaëre est, dans les Flandres, un tout petit village avec un grand couvent. Les religieuses bernardines y vivent presque seules entre la mer et une grande plaine plate, si basse qu’on la dirait plus basse que les vagues mêmes. Presque toute l’année le vent souffle du même côté, venant du nord-ouest, et les rares arbres qu’on voit dans la campagne semblent, sous l’effort de ce souffle perpétuel, courber la tête tous ensemble, leurs feuilles pendant comme des chevelures, leurs bras de branches tordus comme pour prier que cela finisse, parce qu’ils sont trop malheureux.

Mais la terre les console, au printemps, avec des fleurs. Ce ne sont pas des fleurs extraordinaires; les jardiniers des villes ne les traiteraient qu’avec mépris. Excepté les roses, dont les pêcheurs et les paysans ont presque toujours quelques pieds dans leurs jardins, il n’y a guère que des tournesols avec leur cœur d’un jaune noirci et leurs pétales d’or vif, des joncs dont les hampes de velours font penser à la lance qui porta aux lèvres de Notre Seigneur le fiel et le vinaigre, des oreilles d’ours et des saxifrages. Elles poussent toutes ensemble, avec une espèce d’orgueil sauvage, ingénu, tendre, brûlant; par des milliers de canaux, l’eau qui les baigne exalte leur éclat; puis cette eau va remplir les fossés de vieilles fermes rouges, où vivent de lourds hommes pensifs.

C’est là que naquit d’une servante, sans qu’on sut qui était son père, Angéline Verdonck qui fut en religion sœur Catherine; et elle prit ce nom d’abord parce que le sien propre lui paraissait avoir un parfum de vertu et de pureté qui pouvait faire croire à de l’orgueil, mais aussi parce que, comme Catherine de Sienne, elle avait déclaré, dès son plus jeune âge, vouloir être la fiancée du Christ.