Toutefois dès son entrée au couvent, où sa mère fut heureuse qu’on la fit entrer toute petite, parce qu’elle avait trop grande peine à l’élever, il vint à Catherine une autre vocation qui sembla merveilleuse, tant elle fut, du premier coup, instinctive et parfaite. Dans le jardin même du couvent, et quand on la faisait promener quelques heures, avec ses compagnes, sur les routes de sable, elle s’arrêtait parfois, comme en extase. Et les mères de la communauté crurent d’abord qu’elle était favorisée par des visitations de la divine mère, ou de sa patronne Catherine: mais elle avoua avec simplicité qu’elle ne voyait rien, sinon ce que tout le monde voyait, et qui est si beau.
Cela étonna. Les sœurs et les mères avaient coutume au contraire de dire aux enfants qu’elles élevaient—et c’était vraiment la croyance intime de leur âme—que vivre dans un pays si triste est un ennui qu’il faut accepter dans un esprit de mortification. Catherine répondit, étonnée à son tour, que tous les objets qui frappaient ses yeux, ces pauvres arbres et ces fleurs, ou seulement la lumière et les nuées, les vaches et les taures, parfois un charroi de foin sec qui passait au loin sur la route, ou une barque plate rampant sur les canaux, et faisant lever des oiseaux sauvages, lui semblaient entourés d’un éclat magnifique, et tels des apparitions.
Pour expliquer sa pensée, car elle était faible et courte en paroles, elle prit les pinceaux et les couleurs qui servaient dans la communauté à enluminer les images des missels, et l’on vit alors qu’elle avait reçu le don de peindre.
A partir de ce moment sa vie devint une joie, en même temps que sa piété grandissait. Elle était reconnaissante à Dieu d’avoir créé tant de choses qui devenaient pour elle des objets de travail et d’amour. Et que ces choses pussent être si diversement belles selon les heures du jour, sous le soleil et la pluie, la caresse ou la morsure des saisons, lui paraissait une bénédiction pour laquelle on ne pouvait assez remercier la volonté qui préside aux conduites du monde. Un jour d’automne, un rustaud qui portait au couvent le bois nécessaire au chauffage ôta sa souquenille pour décharger ses souches plus à l’aise. Il avait la poitrine nue et retroussa les manches de sa chemise jusqu’aux aisselles. Sœur Catherine devint toute pâle.
—N’est-ce pas, dit une mère, que cela est choquant!
Elle était seulement charmée, comme le jour épiphanique où les fleurs et les arbres s’étaient manifestés à elle, dans leur grâce si sauvage et leur force solitaire. Du coude à la main, chez l’homme, un muscle tournait, sombre ou éclairé selon sa place, et les doigts vivaient comme des personnes qui se mettent d’accord pour chanter.
Ce fut alors qu’elle regarda d’une autre manière les tableaux pendus aux murailles de la chapelle et jusque dans le réfectoire: car elle ne les avait, auparavant, considérés que d’une façon pour ainsi dire abstraite, afin de se pénétrer des mystères d’adoration et de douleur qu’ils voulaient rappeler. Elle fut stupéfaite de les trouver laids.
Et elle en conçut un immense chagrin, elle eut pour la première fois l’impression d’être environnée de mensonges et de simulacres. Sa foi n’en était point touchée; seulement elle souffrait que la foi n’eût pas atteint la beauté, elle souhaitait de voir la réalité des formes.
Parfois, hors du couvent, lorsque les eaux, après une grande marée, s’étaient étendues au loin sur la plage, elle apercevait des femmes qui marchaient sur le sable, les jupes troussées jusqu’en haut des cuisses, et les bras nus. Elles avaient la tête ovale, les yeux gris ou bleus, pareils au ciel, aux nuées, à l’eau des étangs ou de la mer, les cheveux blonds tordus en casque, et l’on voyait sous leur vêtement que leur gorge et leur ventre étaient sains, jeunes et durs, ou bien amollis, mais encore attendrissants, à cause du rude ouvrage ou de la maternité. Parfois leurs corps étaient aussi comme illuminés d’une espèce d’enthousiasme dont Catherine ne comprenait pas la cause amoureuse: mais elle en saisissait la somptuosité vivante, et c’était ces femmes-là qu’elle admirait davantage. Rien de ses impressions ne lui semblait péché, parce qu’elle ne pensait qu’à son art. Et elle ne savait pas même que ce fût un art: elle n’agissait que par instinct.