L’inquiétude ne lui vint que le jour où elle eut la tentation de son corps, et il était inévitable qu’elle s’intéressât à le regarder, pour l’ensemble tout nu de cette harmonie qu’elle poursuivait jusque sous les haillons.

Elle s’admira en songeant: «Tout cela est beau! Cela est plus beau que ce que j’ai fait jusqu’ici. Et si je le peignais, j’en ferais quelque chose de plus beau encore: je ne montrerais que ce qu’il faut comprendre.»

Elle sentit pour la première fois à cet instant la tentation du diable: il y avait donc des points sur lesquels on pouvait corriger la création? La beauté c’était donc la vérité, moins quelque chose, moins les accidents, les excès, les injures, qui sont pourtant l’œuvre de Dieu!

Elle alla s’en confesser. Mais c’était une âme nette, pure, vigoureuse, qui ne se confessait que de ses décisions.

—Mon père, dit-elle, je ne peindrai plus.

Et quand elle eut exprimé sa résolution, elle en donna les motifs. Le confesseur ne les saisit point, et il crut que la chair parlait en elle. C’est pour cette cause qu’il répondit:

—Je vous comprends, ma sœur!

A compter de ce jour, sœur Catherine mena une vie de suppliciée. Tout ce qui lui avait été plaisir était devenu tentation. Elle agonisait sous son vœu et bientôt ne fut plus qu’une ombre; elle ne mangeait ni ne dormait. Son honnêteté lui disait en même temps que le regret est encore une des formes de la faute et que les vrais sacrifices sont ceux qu’on accomplit allègrement. C’est ainsi qu’elle en vint à se considérer comme une grande pécheresse; elle s’imposa diverses pénitences, entre autres celle de l’humiliation. Se croyant indigne de ses sœurs, elle obtint de n’assister aux offices qu’en dehors de la nef, comme les pauvres veuves de pêcheurs ou les catéchumènes de la primitive église. Agenouillée près du pilier qui supportait la vasque d’eau bénite et la planche où l’on mettait, le dimanche, le pain qu’on distribuait à ces femmes misérables, Catherine s’efforçait d’attacher un sens à chacune des paroles latines qu’elle savait par cœur, et son effroi grandissait à sentir qu’elle ne les prononçait plus que machinalement. Elle crut avoir perdu la grâce; elle était comme traquée.

A la messe de minuit, le jour de Noël, sœur Catherine commença par éprouver une grande faiblesse. Au lieu de l’autel et du prêtre, de toute la communauté en prières elle ne distinguait plus qu’une sorte de grand entonnoir tourbillonnant, ou plutôt un dôme de cathédrale, vu par l’intérieur et fait d’une multitude de petits carrés alternativement sombres et brillants. Ceux-là scintillaient comme des étoiles; et elle s’endormit, les yeux ouverts.

Personne ne put s’apercevoir qu’elle dormait. Ses sœurs, qui chantaient dans la nef, avaient le dos tourné, et les pauvres femmes autour d’elle, s’aperçurent seulement qu’elle avait le regard un peu fixe. Mais voilà que tout à coup celles-ci la virent qui prenait dans la vasque d’eau bénite l’humble pinceau qu’on y avait laissé: et, sur la planche destinée à l’aumône du pain, elle commença de tracer des lignes; car sa main, guidée par une puissance mystérieuse, reproduisait ce que sa vision lui révélait. Sœur Catherine, en extase, croyait peindre.