Laroque prit le cadre dans ses deux mains, l’appuyant sur son gilet, car il était assez lourd. Antoine, devant lui, dardait la lanterne.
—Voyez-vous?...
—Oui, dit Laroque, il me semble.
... C’était comme si le corps d’une noyée, remontant par miracle du fond de la mer, s’arrêtait à quelque distance de la surface. Une tête de jeune fille apparaissait sur cette glace vide, mais prête à s’évanouir, couleur de fumée, ombre d’une ombre; et cependant, on distinguait encore tout ce que la lumière, jadis, avait aimé: des cheveux fins et légers, lissés sur les tempes, les fleurs claires des yeux qui, comme sur un cliché, faisaient deux points sombres, et une autre tache pour le menton, très jeune, un peu pointu.
—J’ai entendu parler de ça, dit Laroque avec un haussement d’épaules indifférent. C’est un phénomène fréquent sur les verres qui protègent les vieux pastels: une poussière de couleurs se détache du papier desséché, se fixe sur la vitre, y laisse un calque vague. Ce n’est pas neuf, monsieur Antoine, ce que vous me montrez là, ce n’est pas neuf.
—Mais ce n’était pas un pastel, cria Antoine, c’était une peinture à l’huile. Je ne l’ai retirée du cadre que dans ce cabinet noir, hier matin. Et quant à la poussière... il y en a, de la poussière, et une bonne couche! Mais ce n’est pas du côté de la peinture, c’est à l’extérieur, du côté exposé à l’air; et c’est de la poussière comme celle qu’on voit sur toutes les glaces.
—Vous avez raison, dit Laroque, devenu très attentif.
—Alors, la cause de ça, la cause?
—C’est très curieux, oui... Mais la cause, si je vous disais toute suite que je la sais, je serais un malhonnête homme. Il faut réfléchir, il faut faire des expériences, enfin pouvoir reproduire le phénomène à volonté: alors, on peut dire qu’on sait. Jamais avant... Allons, au revoir, monsieur Antoine.
—Au revoir, monsieur Laroque.