Une fanfare passa, sonnant de tous ses cuivres, avec un drapeau tricolore. Bogaërt régla son pas et fit le salut militaire, par habitude, comme s’il avait encore porté l’uniforme; et puis il se mit à rire, par réaction.
—Pourquoi qu’tu ris? demanda Delebecque. Il était tout hébété par les chopes qu’il avait bues, et marchait droit, mais trop raide. Bogaërt répondit:
—C’est qu’c’est moi, c’est moi, que j’suis Belge, qu’ai fait mon service pour la France, à la Légion. Et toi, mon vieux, toi qu’es Français, t’as pas tiré d’congé, t’as déserté; sans l’amnistie, tu serais encore en Belgique, au lieu d’faire rattacheur comme moi à la filature Wauters. C’est drôle, la vie, hein? C’est pas... c’est pas naturel!
—Si, c’est naturel, fit Delebecque, lentement. T’as fait comme tu voulais. J’ai fait comme je voulais. On se reproche rien.
—Bien sûr, répliqua Bogaërt, bien sûr. Mais pourquoi t’as déserté, dis, tout de même.
—J’m’avais marié, réfléchit Delebecque, rassemblant ses idées. J’pouvais pas laisser ma femme et ma p’tite. Et puis, pour qui je m’battrais? A quoi ça me servirait-il, la guerre? C’est des histoires de bourgeois. Ça ne sert qu’aux bourgeois. Si j’étais mort, si j’avais attrapé un mauvais coup, qui c’est qui les aurait nourris, dans m’maison? J’suis pas pour les choses que j’comprends pas. Voilà.
—T’avais peur de mourir, alors, interrogea Bogaërt, gravement, t’es pas brave?
Il posait ces questions sans méchanceté, dans l’idée que chacun a le droit d’arranger sa vie comme il l’entend. Delebecque, la cervelle obscurcie, médita encore; il répondit, sans songer lui-même à s’offenser:
—J’suis pas brave? J’suppose ben qu’t’as raison, on m’la déjà dit. Mais à quoi ça sert-il, j’répète, d’aller s’faire attraper du mal pour les autres?
L’ivresse développe la sensibilité des simples. Il frémit à ce moment, comme s’il avait senti une blessure dans sa chair.