Sa femme apporta le café fumant. Il trempa ses lèvres dans le bol en secouant la tête.

—J’peux pas, dit-il, ça passe pas. C’est du vin qu’il faut, un verre de vin.

Dans les ménages des Flandres, aussitôt qu’il entre un peu d’argent dans la maison, au genièvre et à la bière on ajoute un peu de vin, breuvage de luxe considéré comme un élixir magnifique et spirituel. Céline alla en chercher une bouteille, et Delebecque, se forçant, coup sur coup, sans plaisir, but deux verres.

—De quoi qu’j’ai l’air? demanda-t-il.

Les deux qui le regardaient, n’osèrent pas répondre.

Il alla se placer devant le petit miroir de quatre sous qui lui avait servi la veille à se faire la barbe. Il s’étudiait à marcher droit, il grinçait des dents, à force de serrer les mâchoires. Et ce fut lui qui fit la réponse:

—De quoi qu’j’ai l’air? D’un qui va s’habiller d’planches. Voilà. Ça peut pas aller comme ça, faut trouver un truc.

Alors, par une inspiration subite, voyant cette couleur du vin, chaude et rouge, de ses doigts rugueux il s’en barbouilla le visage. Et c’était pour qu’on pensât en le voyant: «Ce n’est pas le mourant qui était là tout à l’heure, c’est un autre homme», et qu’on n’eût pas pitié de lui... La sirène de la filature retentit tout à coup: un long meuglement farouche, qui dura cinq minutes, passa sur les arbres, l’herbe des prés, les blés encore verts en les faisant frémir, imprima aux poitrines humaines une vibration intérieure. Et Delebecque prononça d’une voix presque naturelle, malgré la tremblote du bout de la langue qui le faisait bredouiller un peu:

—Hein, on part?

—Mais j’t’ai pas pansé, mon homme! cria Céline.