—Quoi c’est qu’tu veux? répéta encore Bogaërt. Pourquoi c’est qu’il faut que j’passe?
—Pour aider m’femme à m’habiller et qu’j’y aille, à c’filature.
Céline et Bogaërt crurent que la fièvre le faisait divaguer. Puisqu’il allait mourir, à quoi ça lui servirait d’aller encore une fois à sa machine? Autant finir dans son lit, ça fait une consolation, des vacances.
Mais Delebecque répéta:
—J’suis pas fou, j’sais c’que j’veux. Jure que tu viendras m’chercher?
—Je l’jure, dit Bogaërt.
Il revint le lendemain parce qu’il l’avait promis et qu’il aimait le camarade.
—Il a encore eu l’hémorragie à c’nuit, dit Céline, mais ça l’a soulagé. Est-ce qu’il vient pas de s’lever, à c’t’heure! L’idée l’tient. Possiblement qu’il va mieux et que c’médecin s’a trompé.
—Possiblement qu’il s’a trompé, confirma Bogaërt, ça s’est vu, des fois.
Il changea d’opinion quand il vit Delebecque. Ah! le pauvre bougre! Comment ça peut-il se faire qu’une seule nuit suffise à changer un homme et en faire un autre, qui lui ressemble à peine, qui est à la fois comme un enfant et comme un vieux? Jusqu’aux mains qui n’étaient plus les mêmes: plus blanches déjà, avec des doigts amincis, qui tremblotaient et griffaient dans le vide comme pour y crocher la vie! Toute la lumière, toute la tiédeur du jeune été entraient par la fenêtre ouverte; la journée serait brûlante, car, malgré l’heure matinale, pour avoir seulement marché un peu vite, Bogaërt se sentait tout en nage; et pourtant Delebecque grelottait. Il avait tenu bon, malgré tout; il faisait comme il avait dit: Céline lui passa un caleçon de grosse toile, un pantalon de velours, un tricot, parce qu’il avait froid, et lui-même entra ses pieds sans chaussettes dans les souliers lourds.