Je ramassai le binocle qui était tombé dans la boue, et l’essuyai avec mon mouchoir.

—Il n’est pas cassé, lui dis-je.

Bertus le remit sur son nez en poussant un soupir de soulagement.

—C’est une infirmité que d’être myope, fit-il, une véritable infirmité que d’être obligé de porter des verres... Et puis, mon vieux, c’est à ça que je dois le malheur de ma vie, tu sais ce que je veux dire.

Oui, je savais: Bertus, qui est peintre, avait fini par épouser un vieux modèle, une femme avec laquelle il avait longtemps vécu, et qui l’avait toujours fait souffrir. Un instant, il l’avait quittée; nous l’avions cru libéré, nous l’avions vu rapproché d’une femme charmante, jolie et simple, parfaitement intelligente et bonne, dont il paraissait profondément épris. Et, six mois après, la nouvelle nous surprenait: Bertus retournait à son ancienne liaison, faisait la sottise suprême, incompréhensible, stupide, impardonnable: il épousait.

—Il faut que je te conte ça, dit-il, en s’asseyant sur un gros bloc tombé de la clôture, son fusil à côté de lui. Tu verras comment les plus petits événements, et les plus risibles, peuvent causer de l’irréparable. Tu te rappelles le moment où j’avais enfin rompu avec Jeanne. Je n’avais été retenu jusque-là que par un sentiment beaucoup plus fréquent, je crois, dans les liaisons, chez les hommes que chez les femmes: la crainte pitoyable de faire souffrir. C’est un souci dont les femmes sont presque toujours préservées par leur nature même, à moins qu’elles n’aient un tempérament de filles perdues. Aussitôt qu’elles n’aiment plus, elles éprouvent une répugnance physique insurmontable; parfois elles vous font comprendre leur résolution avant même de s’en rendre compte; et quand elles ont dit: «Vous m’ennuyez!» c’est le glas qui sonne; on peut conduire son amour au cimetière. Nous autres mâles, qui sommes moins exclusifs, des aventures passagères, quand nous n’aimons plus une femme qui nous aime, suffisent à endormir nos révoltes. Nos sens calmés, il ne reste en nous qu’un attendrissement résigné pour celle qui nous est devenue indifférente et qui, pourtant, nous fait sentir que nous sommes encore tout pour elle. On craint sa douleur et ses larmes, on la garde, en se demandant, suivant les jours, si c’est lâche veulerie ou bien bonté; et cela peut durer toute la vie si l’on ne devient vraiment amoureux. Je ne rompis que lorsque je rencontrai Cécile Dangeot.

»Alors, il me sembla que j’étais comme un peuple qui secoue des siècles de tyrannie, d’oppression et de servitude. Tu sais ce qu’était cette malheureuse Jeanne et ce qu’elle est encore. Elle m’a brouillé avec tous mes amis, jalouse non seulement des femmes, mais des hommes, par crainte qu’ils ne me voulussent mener à leurs propres femmes où à leurs maîtresses; par crainte aussi de leurs conseils, ou de l’étonnement qu’elle lit dans leurs yeux de voir associés deux êtres si dissemblables. J’ai connu toute l’horreur d’aimer sans être aimé, d’être entouré de soins qui me rappelaient perpétuellement que j’étais aimé, que je n’aimais pas, et que, pourtant, je laissais s’accumuler des dettes de reconnaissance dont le total m’effrayait. Et, cependant, il me semblait que je ne devais rien, que, s’il existait un tribunal devant lequel on pût plaider ces causes-là, il aurait jugé que vraiment je ne devais rien! D’abord, parce que ma seule présence, si longtemps, aux côtés de cette femme, m’avait acquitté; ensuite, parce qu’elle n’avait jamais fait la seule chose qui m’eût rendu la chaîne supportable, et qui eût été de la dissimuler à mes propres yeux. Mais Jeanne ressemble à ces gardes-malades qui entourent de fleurs, de potions, de questions, celui qu’elles soignent, mais oublient de lui enlever, à l’heure qu’il faut, le vésicatoire qu’elles ont elles-mêmes posé, et qui le brûle.

»Voilà pourquoi l’amour que j’éprouvai pour Cécile Dangeot me pénétra d’une joie si vaste qu’il me semblait n’avoir pas assez de mon enveloppe humaine pour la contenir. C’était une effusion perpétuelle de toute ma sensibilité, une exaltation triomphale et presque douloureuse dont craquaient mon corps et mon cerveau, et j’en étais ébloui comme un mineur dont la lampe s’est éteinte et qui retrouve brusquement la lumière. Je me rends compte aujourd’hui que c’est précisément tout ce qu’il y avait de démesuré dans cette vague sentimentale et sensuelle qui amena notre désaccord, et qui m’a repoussé dans le trou profond et sale où je croupis. Je ne compris pas la tranquillité sincère, la douceur inaltérable et toujours uniforme de Cécile, sa manière délicieuse et silencieusement reconnaissante de recevoir en apparence plus de preuves d’amour qu’elle n’en donnait, ce qu’il y avait d’immense, de magnifique et d’insondable dans la profondeur d’un amour presque muet et toujours cependant dévoué. Ce que je voulais, je m’en rends compte aujourd’hui, était parfaitement fou. Je voulais qu’elle fût elle-même, et, en même temps, l’autre, que je n’avais jamais aimée et que je voulais retrouver en elle: pour avoir tout, pour jouir de tout, pour ne rien perdre de tout ce qui avait été ma misérable et détestée fortune.

»Et c’est ainsi, mon pauvre vieux, que la catastrophe est arrivée. Olive Schreiner, la romancière sud-africaine, a écrit un jour que toute chose a un côté extérieur qui est ridicule, et un côté intérieur qui est solennel. Les amants ne voient jamais que le côté solennel, et je te prie de ne pas rire de l’incident dont je souffre encore. J’allais chaque soir retrouver Cécile dans son appartement de l’avenue du Trocadéro. Le balcon donnait sur cet espace où la déclivité du sol a empêché de construire des maisons, et j’apercevais, chaque soir d’été, le même paysage sublime: la Seine, toujours vivante au milieu de la ville comme morte; la tour Eiffel, que les enchantements de la nuit changeaient en un magnifique enfantillage; la Grande Roue, qui semblait un énorme soleil de feu d’artifice en train de s’éteindre, et la masse sombre et sans bornes des maisons où dormaient les hommes. Voilà dix ans de tout cela, aujourd’hui, et je ne puis encore regarder cet aspect de Paris sans un serrement de cœur: il est comme un visage que j’ai aimé et qui n’est plus à moi.

»Cette nuit-là, je ne sais encore quels farouches reproches je faisais à Cécile parce que je ne trouvais pas en elle tout ce que j’attendais. J’ai toujours eu, je crois, une imagination très forte. La passion en avait décuplé la puissance et l’avait déviée. J’étais arrivé avec le rêve d’une conversation délirante dont j’avais construit d’avance les demandes et les réponses, et ces réponses ne vinrent pas. Cécile répliquait par des phrases tendres et sensées qui me paraissaient autant d’insultes ou d’ironies. Je finis par me pencher vers elle, dans un mouvement où il y avait autant de colère que de désir; elle fit un geste un peu effrayé.