»Et dans ce geste, mon ami, mon binocle, pris dans ses cheveux, tomba et vint se briser sur le trottoir. Ma fureur était tombée en même temps que lui. Je n’étais plus que le pauvre aveugle tâtonnant que tu as vu tout à l’heure, je n’éprouvais plus que le besoin d’être conduit par la main dans une chambre, vers un lit, d’être guidé, caressé, aimé, comme un infirme autant que comme un amant. Cécile dit, de sa voix toujours égale:
»—Il est cassé. Vous n’en avez pas d’autre?
»Puis elle reprit son raisonnement au point où elle l’avait laissé.
»Et alors un souvenir se précipita sur moi comme la foudre sur un arbre. Cette scène, exactement la même, j’y avais assisté quelques mois auparavant, chez l’autre! C’était elle, Jeanne, qui m’accablait de reproches violents auxquels j’opposais une raison tranquille, des phrases fatiguées; et un geste identique avait fait de moi un aveugle, comme aujourd’hui. Et je me souvins du grand désespoir excessif, absurde, mais pitoyable, de Jeanne: «Mon Dieu! c’est moi qui ai fait ça! Ce n’est pas ma faute, mais c’est moi. Tu n’y vois plus, tu n’y vois plus! Où veux-tu que je te conduise? Qu’est ce que tu veux que je fasse pour toi?»
»Je ne sais quelle rage affreuse bouleversa mon cerveau. Là-bas, là-bas, on me connaissait, on avait su, après tout, quelquefois, les mots qu’il fallait à mes besoins et à mes peines. Et je partis, sans un mot de plus; j’allai dans la nuit frapper à cette porte dont j’avais horreur, dont j’ai toujours horreur, à la porte de l’autre!
»Ce n’est que plus tard, et quand mon sort était définitivement et tristement réglé, que j’ai réfléchi que Jeanne avait la vue faible comme moi, et pouvait compatir à mon désarroi, tandis que celle que j’avais vraiment aimée, et que j’aime encore, ne pouvait physiquement en avoir aucune notion. J’ai peur que ce ne soit trop souvent comme ça, dans la vie et qu’on se brouille avec un être humain pour des choses qu’il ne peut pas comprendre, qu’il a le droit de ne pas comprendre!»
Bertus s’était arrêté, tout pensif, et j’étais épouvanté moi-même de la cruauté perfide des infiniment petits. Oui, dans la vie passionnelle, leur rôle est aussi funeste que dans la vie physiologique. Leur travail est également invisible et mortel! Quelques secondes encore nous demeurâmes silencieux. Puis Bertus souffla longuement:
—Si on allait rejoindre les perdreaux? dit-il.
CASTOR ET ZULMA
Castor, c’était le chien des Masseau, et Zulma, c’était leur bonne. Ils étaient arrivés ensemble, envoyés par l’oncle Guittard, après la première visite qu’il fit au jeune ménage. Vieux campagnard, grand chasseur, les yeux accoutumés aux vastes espaces, aux éteules, aux buissons, aux rochers des vals de l’Indre, l’exiguïté des choses dans ce coin de banlieue parisienne où les Masseau étaient venus s’établir, l’avait étonné.