Delsarte murmura:
—Il est caché-perdu.
C’est un mot du pays. Il voulait dire que Doffoy était ailleurs, perdu en effet dans une transe où il ne pouvait plus distinguer que les choses qui se passaient à quinze lieues, et que des yeux humains n’auraient pas dû voir. A la fermeture du bureau, on l’appela pour le réveiller:
—Doffoy! Doffoy!
Il n’entendit pas. Mais quelqu’un ayant, par hasard, agité un mouchoir devant ses cils, il frissonna comme si on lui eût jeté de l’eau à la figure et nous contempla d’un air stupide.
Or, il est sûr, si étrange que cela paraisse, qu’il reçut le lendemain une lettre qui lui faisait savoir que sa Louise était bien réellement, au moment de sa vision, assise sous sa lampe, devant son tambour à dentelles, et, à compter de ce jour, quand on s’ennuyait au bureau, il suffisait que l’un de nous demandât:
—Allons, Doffoy, si tu prenais le train?
Tout de suite, il nous décrivait le trajet d’Arras à Lille, et des choses qui véritablement se passaient durant ce trajet. Je me souviens encore de la fois où il nous prévint qu’un soldat, au moment des fêtes de Noël, était tombé d’une portière mal fermée sur la voie, au kilomètre 224, près d’Ostricourt, mais qu’il n’avait rien. Delsarte fit téléphoner par curiosité: on ne savait pas encore la nouvelle à Ostricourt, mais plus tard le téléphone interrogea: «Qui vous a appris?...» Cependant Doffoy n’était pas encore content. Il disait que sa fiancée, quand il lui écrivait ses visions, demandait par quelle personne il la faisait suivre, car elle se refusait de croire qu’il venait tous les jours en esprit auprès d’elle.
—Et pourtant je la touche, disait-il, mais elle ne le sent pas. C’est que je ne suis pas encore assez fort de volonté, assez détaché d’ici, assez transporté là-bas. Je veux qu’elle me sente près d’elle, physiquement.
Quelques semaines plus tard il reçut une dépêche qu’il lut d’un air radieux.