Il s’interrompit pour dire en riant:
—C’est la première fois que je voyage dans un compartiment de dames seules, moi! Je suis à côté de Louise, mais elle ne me voit pas.
Et il continua, selon sa nouvelle habitude, de parler tout seul, décrivant tous les petits incidents du voyage, donnant le titre du journal que lisait Louise, disant qu’il y avait trois autres dames dans le compartiment et que l’une d’elles emmenait son chien dans un panier, tandis que les deux autres étaient des amies qui causaient ensemble. Nous étions trop accoutumés à son bavardage pour l’écouter attentivement. Mais tout à coup sa figure prit une telle expression d’épouvante qu’il n’y eut pas une exception parmi nous, pas une! Tout le monde avait sauté sur ses pieds, des chaises tombèrent.
—Doffoy, qu’est-ce qu’il y a?
Lui-même avait fait un bond, exactement comme il eut fait dans un compartiment, les genoux limités dans leur élan par l’intervalle des deux banquettes, et il fit le geste d’enlacer quelqu’un et de le jeter de côté; un geste de mâle, qui a une femme à sauver, un geste instinctif, héroïque, vigoureux, démesuré pour sa force de vieil enfant souffreteux.
—Quoi, quoi? Voyons, Doffoy, qu’est-ce qui arrive?
—L’accident, dit-il,—et sa voix avait l’air de passer à travers une bouteille qui se vide,—l’accident. Oh! le bruit, le bruit; et ils crient, et tout se brise, les wagons, notre wagon, les planches qui éclatent... Louise!
Il fit encore le même geste protecteur et il tomba comme une masse, en portant les mains à son cou.
—La planche! dit-il une seconde fois. Oh! mon Dieu, mon Dieu!... Ah!...
Je n’oublierai jamais ce cri, ce cri horrible dans ce bureau paisible, où pas une plume n’avait bougé. Et les mains de Doffoy qui se mirent à griffer l’air, des mains d’agonisant!