Le commissaire sursauta.
— Voyons, fit-il, vous ne voudriez pas me la faire ? Vous n’êtes pas Jim Forward, le fameux boxeur, le champion du monde ? Le Jim Forward qui a remporté 84 victoires sur 86 combats, qui a battu Sam Thurloë, le nègre imbattable ; qui a mis Bill Grindstone et Bob Togger out, au premier round, l’un en une minute et demie, l’autre en 18 secondes, et qui a eu Carpentier, notre immortel et national Carpentier lui-même, aux points ?…
— Si, affirma le monsieur d’un ton désolé, c’est bien moi, je suis le même…
— Mais ce rien du tout, cet ivrogne qui ne tenait pas sur ses jambes, vous a rossé comme un sac vide. Et vous ne vous êtes même pas défendu !… Ah ! monsieur, c’est beau ce que vous avez fait là ! C’est généreux, c’est héroïque !
— Non, fit Jim Forward, ce n’est pas héroïque… Ah ! cria-t-il, éclatant, si j’avais eu mes gants ! De bons gants de cinq onces ! Ce que je lui aurais passé, à ce cochon-là !
— Vos gants ? fit le commissaire étonné.
— Oui. Comment voulez-vous que je me batte, sans mes gants ! Monsieur le commissaire, je ne me suis pas battu à main nue depuis l’âge de quatorze ans, depuis que mon manager, l’inappréciable Patsy Brown, m’a remarqué dans les rues de Stoke-on-Trent en train d’administrer une pile, avec une rare facilité, à un copain de mon âge. Je ne peux plus, depuis ce temps-là, je ne peux plus, vous comprenez bien ! Un boxeur ne peut pas s’abîmer les poings, et ça les abîme de taper à main nue ; ça vous casse les jointures !
Il soupira. Ses traits se contractèrent : un des damnés du septième cercle !
— Et maintenant, fit-il, maintenant que je suis champion du monde, je n’ose plus ouvrir une portière de voiture ; je n’ose plus donner une poignée de main ! Vous savez ce qu’elles valent, ces mains-là : six cent mille francs pièce !
Le commissaire admira, d’un regard furtif, ces deux opulentes extrémités. Jim Forward les cacha dans ses poches, avec horreur.