Mais le monsieur ayant fait imprudemment une moue qui révélait sa répugnance, le pochard éprouva de nouveau la plus vive irritation. Voici de ces miracles qui prouvent la puissance du dieu de Nisa : alors que le petit homme, quelques minutes auparavant, tenait à peine sur ses jambes, il devint d’une agilité funeste et tout à fait extraordinaire : d’un premier coup de poing, il fit tomber sur le trottoir le chapeau du monsieur. Puis il tenta sur le menton un « direct » qui fut, à la vérité, paré du coude gauche. Alors il attaqua le plexus solaire dans un corps-à-corps, avec plus de succès : le monsieur eut la respiration subitement coupée. Cela permit à son assaillant de réussir un magnifique uppercut sur l’oreille droite. Le monsieur n’avait même pas essayé de riposter ; il tentait seulement d’éviter les coups, du reste avec une adresse assez singulière, quoique insuffisante, par des mouvements de bras, en rapprochant, comme précieusement, ses deux poings de sa poitrine. Cette tactique ne l’empêcha point d’être rapidement vaincu. Il alla tomber sur un banc.

Comme tout était fini, il arriva un agent, et puis deux agents. Un de ces agents mit la main au collet du petit homme. L’autre se pencha vers le monsieur bien habillé, avec une certaine bienveillance. Mais le petit homme, sans protester contre la rigueur que la force publique exerçait à son égard, déclara :

— Il m’a insulté !

Des voix, dans la foule, s’élevèrent pour confirmer que le monsieur avait insulté le petit homme. Affaire d’opinion. En effet, le petit homme avait d’abord été bien aimable. L’autre aurait dû accepter son invitation !

Donc les agents décidèrent de les conduire tous les deux, impartialement, au poste de police. Le monsieur en parut affecté, car c’était une injustice, mais il déféra. Pour le pochard, sa victoire l’avait dégrisé ; il était fier. Le public le regardait avec sympathie.

— Voilà ce que c’est, disait-on, que de savoir la boxe ; l’autre est certainement deux fois plus fort que lui, et il n’a pu seulement se défendre !

Au poste de police, M. le commissaire venait d’arriver, tout justement. Il interrogea les deux citoyens convaincus d’avoir troublé la paix publique et de s’être livrés à des voies de fait, sur un des boulevards de la ville de Paris. Tout d’abord, comme il se doit, il s’enquit de leur identité. Le pochard, dégrisé, fit connaître qu’il se nommait Pacifique-Innocent Ledoux, domicilié rue des Vertus.

— Et vous ? demanda le commissaire au monsieur.

Le monsieur répondit d’une voix peinée, avec un petit accent anglais :

— Jim Forward.