— Je suis Dieu, affirma paisiblement Aragnol.

— Mon v…vieux, cria Bernizet, faut pas nous la f…faire. Tu n’as pas s…seulement de chapeau haut de f…forme !

Et le pauvre Aragnol lui-même, surpris par cet argument, un instant douta de sa divinité.

L’ATHLÈTE

… Il se peut que ce monsieur ait regardé le pochard avec une insistance indiscrète, bien que, j’imagine, vous seriez assez disposés à la juger excusable. Chacun sait en effet, par expérience, que les personnes en état de publique intoxication jouissent du privilège honorable d’attirer irrésistiblement notre curiosité. C’est sans doute, et nous ne l’ignorons point, que leurs actes sont imprévisibles, leurs paroles d’une incohérence qui confine au lyrisme. Enfin, si leur démarche est vacillante, leurs gestes ont une bizarrerie séduisante, leurs paroles semblent respirer ordinairement la bonne humeur. Illusion parfois décevante : car l’imagination d’un mortel qu’échauffent les perfides fumées de l’ivresse lui présente avec une incroyable célérité des tableaux successifs et contradictoires ; il peut bondir, le temps d’un éclair, de la cordialité attendrie à la fureur la plus désastreuse. Aussi ferait-on mieux de ne le point regarder ; mais il est rare qu’on sache observer une réserve si sage.

Le monsieur avait l’air d’un monsieur à son aise, il portait un pardessus à taille, son pantalon offrait un pli distingué. Son visage glabre, rasé de frais, amène et rose, dominait paisiblement sa carrure athlétique. C’était, visiblement, un homme du nord, un homme de force. Le pochard semblait un pauvre diable, indigent, malingre et miteux. Les membres inférieurs, depuis les hanches jusqu’aux genoux, puis des genoux jusqu’aux pieds, dessinaient un angle double rappelant la forme de la dernière lettre de notre alphabet, ou ce que l’esprit d’observation populaire a coutume de baptiser la manche de veste. Le fer n’avait point passé, sur ses joues plombées, depuis une bonne quinzaine, négligence d’autant plus nuisible à son apparence extérieure que sa barbe était rare. Il était tout mal fichu, tout biscornu, tout gringalet. Ses petits yeux chassieux, à demi fermés par l’ivresse, pleuraient. Toutefois, ils ne laissaient point d’y voir assez bien : ils distinguaient que le monsieur bien mis le regardait.

Ces choses avaient lieu tout près de Saint-Pierre de Montrouge, sur le trottoir de l’avenue d’Orléans, dont les dimensions, à cet endroit, sont plutôt généreuses. Cependant l’espace était devenu presque étroit pour les évolutions du petit homme mal fichu. Mais le petit homme mal fichu, voyant que le monsieur bien mis le dévisageait, s’arrêta tout à coup, empoigna, pour affermir sa position, la grille circulaire qui entourait le tronc d’un marronnier municipal, réfléchit un petit instant, sourit enfin bénévolement, et proposa au monsieur bien mis d’aller boire un verre.

Cette offre était incontestablement empreinte de toutes les meilleures traditions de notre plus antique courtoisie : le monsieur n’eut pas l’air de l’entendre. Même, avec une mine un peu gênée, il reprit sa marche vers le lion de Belfort. C’est à quoi il eût dû se décider alors un peu plus tôt ; car ce dédain trop visible, en réponse à sa politesse, produisit chez le pochard une de ces brusques sautes de sentiments dont nous venons de signaler la fréquence et le péril. Incontinent, il manifesta l’indignation la plus violente. Cette indignation se traduisit par un grand nombre de paroles, toutes ailées, bien qu’injurieuses. Tout à l’heure, pour contempler le spectacle, il y avait du monde. Dès ce moment, ce fut une foule. Ce phénomène eut une conséquence regrettable : il empêcha le monsieur de s’esquiver.

Constatant que le public lui était en somme sympathique, le pochard revint à une appréciation plus indulgente.

— Je suis, dit-il au monsieur, je suis comme la lune… On ne résiste pas à mon att…, à mon attraction ! Viens prendre un verre !