Le bromure opéra. Aragnol passa une nuit très calme. Le lendemain, on lui permit de descendre dans la cour.

L’erreur est assez générale, de croire que les aliénés vivent murés dans leur rêve, incapables de communiquer entre eux, solitaires et sauvages. Cela est vrai pour les déments, les alcooliques en pleine crise, les mélancoliques qui s’absorbent dans une douleur affreuse et sans cause, les paralytiques parvenus au stade de dépression. Mais les autres, les maniaques, les « paranoïques » en rémission, les paralytiques généraux moins avancés ! Ils ne sont pas absolument séparés du monde extérieur, ils lisent des journaux et des livres, ils s’assemblent, ils causent, il se forme entre eux des amitiés étranges, parfois passionnées, le plus souvent fugaces, obnubilées, confuses comme leur pauvre cerveau. Et, suprême ironie, il leur arrive de se moquer les uns des autres, de se considérer comme fous réciproquement. Ou bien, au contraire, mais plus rarement, ils admettent la prétention du compagnon d’infortune qui leur arrive : entre celui qui possède des millions imaginaires et son voisin qui se figure avoir inventé une machine capable de soulever le monde, il intervient de sublimes et décevantes tractations. Il suffit que la folie de l’un s’adapte à la folie de l’autre.

Ceux qui pouvaient encore penser par fragments disjoints et communiquer bizarrement ensemble apprirent l’arrivée à l’asile de ce nouveau pensionnaire, qui se disait Dieu. Pommier, ancien avocat, qui se croit empereur des socialistes, traita cette nouvelle avec dérision : d’abord, Dieu n’existe pas ! Il en fut de même pour Buchaillat, ancien clerc d’huissier, président de la République. Mais Bernizet, qui sait qu’il est Victor Hugo, se souvient, de plus, qu’il fut voyageur pour la miroiterie ; et l’idée qu’il allait pouvoir fréquenter avec Dieu le frappa.

— Il faut voir, dit-il gravement, il faut voir.

La paralysie générale donnait une petite hésitation à ses paroles.

— Qu’est-ce que ça peut te faire, interrogea Buchaillat, peu crédule.

— Je p…pourrais, répondit Bernizet-Victor Hugo, obtenir une c…commande de glaces pour le p…paradis !

Sur ces entrefaites, ils virent venir « le nouveau ». Aragnol, calmé par le bromure, avançait lentement, frôlant un mélancolique douloureux qui demeurait assis, les poings au menton, dans une posture d’infini désespoir, enjambant un dément qui demeurait vautré à terre. Et il s’intéressait vaguement à toutes choses, généreux et guilleret.

Bernizet mit de l’empressement à s’avancer vers lui. Il préparait déjà des phrases, des phrases ingénieuses et engageantes, telles, enfin, que les lui suggérait le souvenir de son ancienne profession. Subitement, il changea de figure et ricana, immensément dédaigneux :

— Non, alors, c’est vous qui dites que v…vous êtes D…Dieu !