— Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, lui dit-il ; mais le fait est que j’étais l’amant de Mme Dupont. Vous comprenez ce qui me reste à faire : toutes mes excuses !

Ce disant, il lui enfonça sous le sein gauche un poignard fort méticuleusement aiguisé, et M. Dulac tomba sans pousser même un soupir.

— Que tes mânes maintenant reposent en paix, mon ange ! dit le jeune homme. Ce poignard valait mieux que le glaive émoussé de la loi.

Et il se laissa, sans résistance, arrêter et conduire aux cachots de la préfecture. Devant les douze concitoyens qui le jugèrent, son attitude fut tout à la fois mâle et désenchantée. Il réclama la mort à grands cris, disant que l’existence ne lui était plus rien, puisqu’il avait perdu l’objet de son unique amour, à jamais dérobé à ses étreintes par l’imbécile qu’il avait châtié. Cette attitude ayant jeté le désordre dans l’esprit des jurés, il eut la surprise de s’entendre condamner à quelques années de travaux forcés. Alors il protesta, faisant valoir qu’il était idiot et même immoral d’envoyer au bagne, où l’on vit fort mal, un homme qui ne veut plus vivre du tout. Les jurés, saisis de remords, signèrent séance tenante son recours en grâce et le gouvernement s’empressa, bien entendu, de satisfaire leur désir dans le plus bref délai.

Mais les choses ne s’arrêtèrent point là. Ainsi qu’on devait s’y attendre, ce jeune homme fut exécuté, à sa sortie de prison, par la femme légitime de M. Dulac, inconsolable de la mort de son mari, puis elle-même succomba sous les coups du père de sa victime. Et la France tout entière fut alors divisée en deux partis également impétueux, également farouches : l’un demeurant persuadé que le jury avait bien raison d’acquitter toujours, l’autre déclarant qu’il commençait à en avoir assez. Ce fut là le motif d’un grand nombre d’autres meurtres, incontestablement commis dans l’élan de la passion la plus sincère, et qui furent, ainsi qu’il se devait, l’objet d’autres acquittements. Et comme les acquittés ne tardaient pas à être assassinés à leur tour, ces généreux et légitimes massacres s’étendirent bientôt à toute la France. Et pendant ce temps le jury acquittait, acquittait toujours, dans son dévouement magnifique au dogme de l’acquittement, qui est le devoir et l’honneur de cette institution. Cependant tout a un terme. Un jour il ne resta plus, sur l’étendue sanglante et dévastée du territoire de la France, que douze jurés, et l’un d’eux, ne pouvant s’accoutumer au silence de sa demeure, eut la faiblesse de se pendre. Alors les autres se regardèrent, surpris et choqués : il leur fallait se dissoudre, parce qu’ils n’étaient plus en nombre.

C’est ainsi que furent conservés les onze derniers Français.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages
La hache[5]
Aragnol, Dieu[15]
L’athlète[25]
Le condamné Cardevaque[33]
Le traître[43]
Un beau mariage[53]
La lettre[61]
Le simulateur[69]
Signal d’alarme[79]
Un dimanche soir…[87]
La bombe[95]
Jean-Claude ou la loterie[103]
L’aveu[113]
Le bon masseur[121]
Abus de confiance[133]
L’eau qui danse[143]
Les myrtes sont flétris[153]
Le cadeau[163]
Le père Bigame[173]
Le fiacre[181]
L’inculpé[193]
Le voleur[201]
Le vaisseau du désert[209]
Le chapitre des chapeaux[217]
La fin du monde[227]
Véridique histoire d’Aristide[237]
Les onze derniers[245]

LIBRAIRIE J. FERENCZI
9, rue Antoine Chantin PARIS (XIVe)